LA FÈSTO DE SANT FRANCÉS, À FREJU
I'a 'n pau mai de quatre cènts an,
Un mouine pietadous e sant,
Acoumpagna de soun servant,
Devèrs un Rèi famous, au Plessis, s'enanavo.
Mai, dóu tèms que, plan-plan, soun batèu coustejavo
Vèn un còup de Labé – es Diéu que lou mandavo :
E boufo que boufaras !
En un vira d'uei, lou barcas
Ero manda sus lou sablas.
Dre que lou pèd dóu sant aguè touca la plajo,
Lou soulèu revenguè poutouna lou rivage ;
E vaqui qu'eilalin, coumo dins un mirage,
Freju, noste Freju risié
Souto lou rai d'or que fasié
Belugueja soun bèu clouchié.
Vite gagnon l'abri – Mai, pauro vilo morto !
Lis oustau soun barra ; degun se ves pèr orto.
Trovon qu'uno fieloue sus lou pas de sa porto.
– « Fremo, nous sèmblo pas verai !
Sias souleto ? Coumo acò vai ?
Es-ti la guerro ? Es-ti l'esfrai ?
Lou pople de Freju es mort ? o bèn s'estrèmo ?
– Paire, respoundeguè la pauro vièio fremo
Que leissavo toumba sus soun fus de lagremo,
V'an pas di que lou marrit mau
Sus nautre es toumba d'amoundaut ?
Qu n'es pas mort n'es bèn malaut...
Aquéli qu'an pouscu l'an fugi de tout caire... »
Lou frai, espaventa, lèu-lèu faguè : – « Moun Paire,
M'es avis qu'eicilin avèn pas forço à faire... »
Lou sant ié reprocho, amistous :
« Sarié pecat d'èstre paurous !
Se meten pulèu à ginous :
Segnour, Diéu de bounta, de pas e de councòrdi,
Es pèr de malurous qu'en plourant vous abòrdi...
Au pople de Freju, Segnour, Misericòrdi ! »
Amount s'espandis lou soulèu...
Mai, Charitas, toun pur flambèu
Sus soun front lusisse plus bèu !
« Fraire, repren lou sant, barrulo li campano.
I gènt assempaia dins li colo e li plano
Ié diran que toujour la vilo sara sano,
Que se recampon is oustau...
Freju veira plus aquéu mau. »
Ansin diguè, e fuguè tau.
Es pèr acò que, dins sa trefoulié pietouso,
La vilo de Freju, la vilo glouriouso,
Es jamai tant galoio, es jamai tant urouso
Que quand fèsto emé tout soun cor
La Sant-Francés... Quente estrambord !
Li Frejuren soun panca mort !...
Que vèngue lou grand jour, e cadun se reviho ;
Lou brut dóu tambourin vounvouno à moun auriho,
E di gai chivau-frus lou vòu s'escarrabiho.
Li chivau-frus ! poulit drouloun
Empacha de si chivaloun,
Pamens viéu coumo d'auceloun,
Van, vènon de tout biais, sautihon en cadènci,
E puei, de dous en dous, se fan la reverènci...
– Boudiéu ? mai qu 's aquéu, long coumo Penitènci,
Que sa cano fai milo tour ?
Magnifique dins sis atour,
Es lou majourau di tambour !
– E li flame sapur !... Si destrau fan d'uiado...
E de faudiéu pu blanc, de barbo miés pourtado,
Se n'en veira jamai dins pas ges de countrado
– Bono Maire ! que chamatan !
Espragnon pas li ra-ta-plan,
Li tambour... an pas frei i man...
– Chutés... Vaqui quaucun qu'en tóuti nous agrado ;
Fihòu dóu grand Patroun, marcho davans l'armado,
E, fièr coumo Artaban, coumando la Bravado.
« En joue... feu ! » Ussard e marin,
Turcò, zouavo, tout lou trin,
Fan parla la poudro en camin...
E puei, vèn lou batèu, lou simbòli que porto
Sa cargo d'enfantoun. Li vièi ié fan l'escorto,
E de lou mai segui acò li recounforto.
Sus li coustat, marchon de rang
Li clerc emé li capelan
Que van d'aise, tout en cantant...
Enfin, vaqui lou sant, resplendissènt de glòri,
Un pople l'acoumpagno e benis sa memòri...
Mai, se quauque marrias renègo soun istòri,
Sant Francés ié fai, sourrisènt :
« S'aviés de sang de Frejuren,
D'aquéu sang latin e valènt
Que fa lis ome fort en raiant dins si veno,
Gardariés, viéuto au cor, dins ta joio o ti peno,
La fe di tèms passa que fai l'amo sereno ».
Claro Dufour
Freju, 1899
LA FÊTE DE SAINT FRANÇOIS, À FRÉJUS
Il y a un peu plus de quatre cents ans,
Un moine pieux et saint,
Accompagné de son serviteur,
Vers un Roi fameux, au Plessis, s'en allait.
Mais, pendant lentement que son bateau longeait la plage
Arriva un coup de vent du sud-ouest – c’est Dieu qui l'envoyait
Et à force de souffler
En un clin d’œil, le bateau
Était envoyé sur le sable.
Dès que le pied du saint eut touché la plage,
Le soleil revint embrasser le rivage ;
Et voilà qu’au loin comme dans un mirage,
Fréjus, notre Fréjus riait
Sous le rayon d’or qui faisait
Étinceler son beau clocher..
Vite ils gagnent l'abri – Mais, pauvre ville morte !
Les maisons sont closes ; personne dans les rues.
Ils ne trouvent qu’une fileuse sur le pas de sa porte.
– « Femme, cela ne nous semble pas vrai !
Vous êtes seule ? Comment se fait-il ?
Est-ce la guerre ? Est-ce l’épouvante ?
Le peuple de Fréjus est mort ? ou bien s’enferme-t-il ?
– Père, répondit la pauvre vieille femme
Qui laissait tomber des larmes sur son fuseau,
On ne vous a pas dit que le mauvais mal
Est tombé sur nous de là-haut ?
Celui qui en n’est pas mort en est bien malade...
Ceux qui ont pu l’ont fuit de tous côtés... »
Le frère, épouvanté, lui dit vivement : – « Mon Père,
A mon avis nous n’avons pas grand chose à faire ici... »
Le saint lui reproche, amicalement :
« Ce serait un péché d’avoir peur !
Mettons-nous plutôt à genoux :
Seigneur, Dieu de bonté, de paix et de concorde,
C’est pour des malheureux qu’en pleurant je vous aborde… Au peuple de Fréjus, Seigneur, Miséricorde ! »
Là-haut s'épanouit le soleil...
Mais, Charité, ton pur flambeau
Sur son front luit plus beau !
« Frère, reprend le saint, sonne les cloches.
Aux gens dispersés dans les collines et les plaines
Elles diront que désormais la ville sera saine,
Qu’ils reviennent dans leurs maisons...
Fréjus ne connaîtra plus ce mal. »
Ainsi dit-il, et ainsi fut fait
C’est pour cela que, dans un transport pieux,
La ville de Fréjus, la ville glorieuse,
N’est jamais autant joyeuse, n’est jamais autant heureuse
Que lorqu’elle fête avec tout son cœur
La Saint-François... Quel enthousiasme !
Les Fréjusiens ne sont pas encore mort !...
Qu’arrive le grand jour, et chacun se réveille ;
Le bruit du tambourin murmure à mon oreille,
Et des gais chevau-légers le vol s’égaye.
Les chevau-légers ! jolis bambins
Maladroits sur leurs montures,
Cependant vifs comme des oisillons,
Ils vont, viennent de tous côtés, sautillent en cadence,
Et puis, deux par deux, se font la révérence...
– Mon Dieu ! mais qui est celui-là, long comme Pénitence,
Dont la cane fait mille tours ?
Magnifique dans ses atours,
C’est le Tambour-Majeur !
– Et les fameux sapeurs ! leurs haches lancent des éclairs...
Et des tabliers plus blancs, des barbes mieux portées
On n’en verra jamais dans aucune autre contrée.
– Bonne Mère ! quel tapage !
Ils n’épargnent pas les ra-ta-plan,
Les tambours... ils n’ont pas froid aux mains...
– Chut... Voilà quelqu’un qui plait à tous ;
Filleul du grand Patron, il marche devant l'armée,
Et, fier comme Artaban, il commande la Bravade.
« En joue... feu ! » Hussards et marins,
Tirailleurs, zouaves, tout le train,
Font parler la poudre en chemin...
Et puis, vient le bateau, le symbole qui porte
Sa charge de petits enfants. Les vieux leurs font escorte
Et d’encore le suivre cela les réconforte.
Sur les côtés, marchent en rang
Les clercs avec les curés
Qui vont doucement, tout en chantant...
Enfin, voici le saint, resplendissant de gloire,
Un peuple l'accompagne et bénit sa mémoire...
Mais, si quelque vaurien renie son histoire,
Saint François lui dit, souriant :
« Si tu avais du sang fréjusien,
De ce sang latin et vaillant
Qui fait les hommes forts en coulant dans leurs veines,
Tu garderais, vivante au cœur, dans ta joie ou tes peines,
La foi des temps anciens qui rend l’âme sereine ».
Claire Dufour
Fréjus, 1899