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DIMARS 7 DE NOUVÈMBRE 2017

 


Santo Carino

Prophète Draguignan

 

Ce prophète Draguignan, comme le fameux Nostradamus, était de Saint-Rémy.

Je l'ai connu dans ma jeunesse : une espèce de visionnaire, avec une longue barbe, taciturne, qui vivait à sa fantaisie et un peu comme un ermite.

Ses parents lui avaient laissé un mauvais coin de terre, sous le Grand Canal, où ne poussaient que des joncs. Mais, avec la vase du canal et des fossés, lui, à force de brouettées, il l'avait amendé patiemment et en avait fait un petit jardin, puis avec du torchis et des pierres perdues, et de la boue pour le mortier, il avait bâti un cabanon et s'y était retiré.

Comment vivait-il ? Il descendait trois ou quatre nasses pour pêcher dans le canal au fonds de l'eau, où il mettait de petits escargots blancs, et avec cela il attrapait des anguilles - dont il faisait des poêlées et des soupes et il en salait.

L'hiver, quand il n'avait plus rien à manger, il allait faire un tour dans les hameaux et les

villages ou l'on ne le connaissait pas. Le chapeau à bords rabattus, de porte en porte il

quémandait avec un grand sac sur le dos et d’une voix sourde et plaintive il disait qu’il avait eu des malheurs, que sa maison avait brulé, qu’il avait perdu tous ses biens, et les gents lui donnaient quelque chose. Lui appelait cela faire maison brûlée.

Après, quand sa besace était pleine, prophète Draguignan retournait à sa cabane, rangeait sur la claie le pain qu’il avait quêté et, au bord d’une rive, bien abrité du mistral qui soufflait dans les saules, il s’étendait au grand soleil, sur le dos, dans l’herbe sèche.

Quand venait le temps des moissons, du battage et des semences, où le travail urgent se paie mieux que d’habitude, alors il faisait une journée. Mais pas longtemps. Ce qu’il justifiait en disant que « le travail n’avait jamais fait un bel homme ».

- Regardez ceux qui travaillent beaucoup, disait-il, à l’égard des messieurs. Ceux qui triment, vous les voyez usés, courbés, accablés avant l’âge ; et les messieurs, ceux qui ne font rien, leur visage luit et ils sont frais et roses comme des porcs nourris au petit-lait !

Draguignan, il faut l’avouer, n’avait pas, je me rappelle, trop bonne réputation. Parfois les paysans se plaignaient qu’il leur avait pris, tantôt une bêche, tantôt une binette, tantôt une simple charrue. Les gendarmes faisaient des recherches, passaient chez Draguignan et, tonnerre de bon sang, ils trouvaient dans sa masure la charrue ou la bêche dérobées.

Alors aux gendarmes qui lui en faisaient la remontrance :

- Que voulez-vous ! disait le fautif, tout le monde peut se tromper… en revenant au crépuscule, l’autre soir, je me suis butté à ce coquin d’outil et j’ai failli me rompre le cou. En le voyant si mal rangé, moi je l’ai attrapé et je l’ai mis à l’abri.

- Mais il fallait le faire savoir !

- Eh bien, c’est ce que je pensais faire, à Saint-Rémy, dimanche, après la première messe.

- C’est bon, tu diras tout cela, quand on te jugera, au tribunal.

Et sur ce, mon Draguignan, fut emmené à Tarascon et enfermé au Château. C’est en faisant ainsi quelques passages à l’ombre du château du roi René que prophète Draguignan avait appris beaucoup de choses.

- Vous ne pouvez pas vous imaginer, disait-il en sortant de prison, combien d’hommes de science, combien de particuliers instruits se trouvent ici enfermés !  Vous avez ici des gros bonnets qui ont fait des études, qui connaissent le Code par cœur et qui vous l’explique article par article.

C’est ici, au château de Monseigneur, le roi René, que Draguignan avait  appris à connaitre l’Almanach, à prédire les lunaisons par l’intermédiaire de l’épacte ou à prévoir le temps. Ce qui, malgré ses fautes et deux ou trois condamnations,

lui avait valu dans le voisinage la considération de quelques braves fermiers. Du reste, si quelqu’un, parfois, familièrement, faisait quelque allusion à ses emprisonnements :

- Et alors ? leur répondait-il, que veux-tu dire, bougre d’âne ? Le bon Dieu, notre Seigneur, les Juifs ne le mirent-ils pas en prison ?

Et les médisants se taisaient.

Il y avait au clos des Pelasses, un propriétaire agriculteur, monsieur Alibaud, qui n’aurait pas planté un soc, ni faucher une luzerne, ni semé ses fèves, sans consulter Draguignan.

Un jour que nous allions pêcher à l’anguille, dans le Grand Canal, nous rencontrâmes monsieur Alibaud qui fauchait des centaurées du solstice, vous savez, ces plantes qui viennent dans les chaumes et qui ont des fleurs jaunes qui piquent.

- Il  semble, lui dîmes-nous, que vous voulez garnir le fenil ?

- Il faut le garnir correctement cette année !

- Et comment se fait-il ?

- Ah ! mes amis, nous avons prophète Draguignan qui nous prédit un mauvais hiver. Il a des signes, le chenapan, et ce gueux a toujours de bonnes prédictions.

- Alors, alors, monsieur Alibaud, vous êtes de ceux, vous aussi, qui vont consulter Draguignan ?

- Et qui voulez-vous que nous consultions ? répliqua le fermier, sur le temps qu’il fera l’hiver qui vient, allons ? les avocats de Tarascon ?

Que vous dirai-je ? Ma foi, nous ne trouvâmes rien à répondre.

Draguignan, comme vous voyez, et bien qu’il passât pour prophète, n’avait pas fait de grands miracles. Et cependant il a laissé un proverbe, un dicton qui s’est dit longtemps et s’est redit sur les aires d’Arles.

Ce n’est pas donné au premier venu de laisser une parole qui devienne proverbe, je veux dire un dicton tellement bien ficelé que le peuple se l’approprie. Voici le dicton de prophète Draguignan

 

                                   Sonne horloge ! avance soleil !

                                   Dieu nous garde des nouveaux régisseurs,

                                   Des milieux d’airée, des bords d’omelettes.

 

Pour le comprendre, il faut avoir travaillé dans les fermes du Trebon ou de la grande Camargue.

 

                                   Sonne horloge ! avance soleil !

 

C’est, au cœur de l’été le travailleur accablé qui à hâte que Durant se couche (Durant pour les journaliers, est le surnom du Soleil ardent).

Dieu nous garde des nouveaux régisseurs.

 

Rien n’est plus exigeant, plus ennuyeux ou plus dur qu’un nouveau contremaître.

 

Des milieux d’airée.

 

Le milieu de l’aire battage, où les juments foulaient les gerbes était pour les hommes le plus pénible à remuer, à arracher comme ils disaient.

 

Des bords d’omelettes.

 

Le bord de l’omelette est la partie la plus mince et il  vaut mieux, c’est bien clair, avoir le morceau du milieu.

 

Bref, c’est pour avoir résumé sous forme d’une sentence ces quatre vérités que Draguignan n’est pas mort totalement et que moi j’ai l’honneur aujourd’hui de lui servir de biographe.

 

Frédéric Mistral - L’Aiòli – n°273 – Mercredi 27 de juillet 1898

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