DIMARS 7 DE FEBRIÉ 2017
Santo Éugènio
LA CIGALO E LA FOURNIGO
I
Jour de Diéu, queto caud ! Bèu tèms pèr la cigalo
Que, trefoulido, se regalo
D’uno raisso de fiò ; bèu tèms pèr la meissoun.
Dins lis erso d’or, lou segaire,
Ren plega, pitre au vènt, rustico e canto gaire :
Dins soun gousié, la set estranglo la cansoun.
Tèms benesi pèr tu. Dounc, ardit ! cigaleto,
Fai-lèi brusi, ti chimbaleto,
E brandusso lou vèntre à creba ti mirau.
L’Ome enterin mando la daio,
Que vai balin-balan de-longo e que dardaio
L’uiau de soun acié sus li rous espigau.
Plen d’aigo pèr la pèiro e tampouna d’erbiho,
Lou coufié sus l’anco pendiho.
Se la pèiro es au fres dins soun estui de bos,
E se de-longo es abéurado,
L’Ome barbèlo au fiò d’aquéli souleiado
Que fan bouli de-fes la mesoulo dis os.
Tu, Cigalo, as un biais pèr la set : dins la rusco
Tèndro e jutouso d’uno busco,
L’aguïo de toun bè cabusso e cavo un pous.
Lou sirop mounto pèr la draio.
T'amourres à la font melicouso que raio,
E dóu sourgènt sucra beves lou teta-dous.
Mai pas toujour en pas, oh ! que nàni : de laire,
Vesin, vesino o barrulaire,
T’an vist cava lou pous. An set ; vènon, doulènt
Te prene un degout pèr si tasso.
Mesfiso-te, ma bello : aquéli curo-biasso,
Umble d’abord, soun lèu de gusas insoulènt.
Quiston un chicouloun de rèn : pièi de ti rèsto
Soun plus countènt, ausson la tèsto
E volon tout. L’auran. Sis arpioun en rastèu
Te gatihon lou bout de l’alo.
Sus ta larjo esquinasso es un mounto-davalo ;
T'aganton pèr lou bè, li bano, lis artèu :
Tiron d’eici, d’eila. L'impaciènci te gagno.
Pst ! pst ! d’un giscle de pissagno
Asperges l’assemblado e quites lou ramèu.
T’en vas bèn liuen de la racaio,
Que t’a rauba lou pous, e ris, e se gougaio,
E se lipo li brego enviscado de mèu.
Or, d’aquéli bóumian abéura sèns fatigo,
Lou mai tihous es la fournigo.
Mousco, cabrian, guèspo e tavan embana,
Espeloufi de touto meno,
Costo-en-long qu’à toun pous lou souleias ameno,
N'an pas soun testardige à te faire enana.
Pèr t’esquicha l’artèu, te coutiga lou mourre,
Te pessuga lou nas, pèr courre
A l’oumbro de toun vèntre, osco ! degun la vau.
Lou marrit-péu pren pèr escalo
Uno pato e te mounto, ardido, sus lis alo,
E s’espasso, insoulènto, e vai d’amount, d’avau.
II
Aro, veici qu’es pas de crèire.
Ancian tèms, nous dison li rèire,
Un jour d’ivèr, la fam te prenguè. Lou front bas
E d’escoundoun anères vèire,
Dins si grand magasin, la fournigo, eilabas.
L’endrudido au soulèu secavo,
Avans de lis escoundre en cavo,
Si blad qu’avié mousi l’eigagno de la niue.
Quand èron lèst, lis ensacavo.
Tu survènes alor, emé de plour is iue.
Ié dises: – Fai bèn fre ; l’aurasso
D’un caire à l’autre me tirasso
Avanido de fam. A toun riche mouloun
Leisso-me prene pèr ma biasso.
Te lou rendrai segur au bèu tèms di meloun.
« Presto-me un pau de gran. » Mai, bouto,
Se creses que l’autro t’escouto,
T’enganes. Di gros sa, rèn de rèn sara tiéu.
« Vai-t’en plus liuen rascla de bouto ;
Crèbo de fam l’ivèr, tu que cantes l’estiéu.
Ansin charro la fablo antico
Pèr nous counseia la pratico
Di sarro-piastro, urous de nousa li courdoun
De si bourso. – Que la coulico
Rousigue la tripaio en aquéli coudoun !
Me fai susa, lou fabulisto,
Quand dis que l’ivèr vas en quisto
De mousco, verme, gran, tu que manges jamai.
De blad ! Que n’en fariés, ma fisto !
As ta font melicouso e demandes rèn mai.
Que t’enchau l’ivèr ! Ta famiho
A la sousto en terro soumiho,
E tu dormes la som que n’a ges de revèi ;
Toun cadabre toumbo en douliho.
Un jour, en tafurant, la fournigo lou vèi.
De ta maigro pèu dessecado
La marridasso fai becado ;
Te curo lou perus, te chapouto à moussèu,
T’encafourno pèr car-salado,
Requisto prouvisioun, l’ivèr, en tèms de nèu.
III
Vaqui l’istòri veritablo,
Bèn liuen dóu conte de la fablo.
Que n’en pensas, canèu de sort !
– O ramassaire de dardèno,
Det croucu, boumbudo bedeno
Que gouvernas lou mounde emé lou cofre-fort,
Fasès courre lou brut, canaio,
Que l’artisto jamai travaio
E dèu pati, lou bedigas.
Teisas-vous dounc : quand di lambrusco
La Cigalo a cava la rusco,
Raubas soun béure, e pièi, morto, la rousigas.
Jan-Enri Fabre
Serignan, 2 de mars 1891
LA CIGALE ET LA FOURMI
I
Jour de Dieu, quelle chaleur ! Beau temps pour la cigale
Qui, folle de joie, se régale
D’une pluie de feu; beau temps pour la moisson.
Dans les vagues d’or, le moissonneur,
Reins pliés, poitrine au vent, travaille dur et ne chante guère :
Dans son gosier, la soif étrangle la chanson.
Temps béni pour toi. Donc, courage ! Petite cigale,
Fais-les bruire, tes petites cymbales,
Et trémousse le ventre à crever tes miroirs.
L’Homme pendant ce temps envoie la faux,
Qui va sans arrêt en se balançant et dont l’éclair
De son acier brille sus les blonds épis.
Plein d’eau pour la pierre et tamponné d’herbe,
L’étui pend sus la hanche.
Si la pierre est au frais dans son étui de bois,
Et si elle est toujours mouillée,
L’Homme halète au feu du grand soleil
Que fait parfois bouillir la moelle de ses os.
Toi, Cigale, tu as un moyen pour la soif : dans l’écorce
Tendre et juteuse d’un rameau,
L’aiguille de ton bec plonge et fore un puits.
Le sirop monte par le chemin.
Tu t’abreuves à la fontaine de miel qui jaillit,
Et de la source sucrée sucra tu bois le nectar.
Mais pas toujours en paix, oh ! que non : des voleurs,
Voisin, voisine ou vagabond,
Ils t’ont vu creuser le puits. Ils ont soif ; ils viennent, plaintifs
Te prendre une goutte pour leur tasse.
Méfis-toi, ma belle : ces pique-assiette,
Humble d’abord, sont vite des gueux insolents.
Ils quêtent un petit coup de rien : puis de tes restes
Ils ne se contentent plus, ils relèvent la tête
Et veulent tout. Ils l’auront. Les griffes en râteau
Ils te chatouillent le bout de l’aile.
Sur ton large dos ils montent et descendent ;
Ils t’attrapent par le bec, les cornes, les orteils.
Ils tirent de ci de là. L'impatience te gagne.
Pst ! pst ! D’un jet d’urine
Tu asperges l’assemblée et tu quittes le rameau.
Tu t’en vas bien loin de la racaille,
Que t’a volé le puits, et elle rit, et s’amuse,
Et se lèche les babines engluées de miel.
Or, de ces bohémiens abreuvés sans fatigue,
Le plus teigneux est la fourmi.
Mouches, frelon, guêpe et scarabée cornu,
Vauriens de toutes sortes,
Fainéants à ton puits amenés par le soleil
N'ont pas leur entêtement à te faire partir.
Pour t’écraser les arpions, te chatouiller le museau,
Te pincer le nez, pour courir
A l’ombre de ton ventre, vraiment ! personne ne la vaut.
La coquine prend pour échelle
Une patte et te monte, hardie, sur les ailes,
Et passe, indolente, et va de bas en haut.
II
Maintenant, voici ce qui est incroyable.
Autrefois, nous disent les anciens,
Un jour d’hiver, la faim te prit. Le front bas
Et en cachette tu allas voir,
Dans ses grands magasins, la fourmi, là-bas.
L’opulente séchait au soleil,
Avant de les cacher en cave,
Ses blés moisis par la rosée de la nuit.
Quand ils étaient prêts, elle les ensachait.
Tu survenais alors, avec des larmes aux yeux.
Tu lui disais: – Il fait bien froid ; la bise
D’un côté à l’autre me fait trainer,
Affaiblie par la faim. A ton riche monceau
Laisse-moi me servir pour ma besace.
Je te le rendrai, c’est sûr, au beau temps des melons.
« Prête-moi un peu de grain. » Mais, vas,
Si tu crois que l’autre t’écoute
Tu te trompes. Des gros sacs, rien de rien ne sera pour toi.
« Vas t’en plus loin voir si j’y suis;
Crève de faim l’hiver, toi que chantes l’été.
Ainsi parle la fable antique
Pour nous conseiller la pratique
Des grippe-sous, heureux de nouer les cordons
De leurs bourses. – Que la colique
Ronge les tripes de ces imbéciles !
Il me fait suer, le fabuliste,
Quand il dit que l’hiver tu vas en quête
De mouches, vers, grains, toi que ne manges jamais.
De blé ! Qu’en ferais-tu, ma foi !
Tu as ta fontaine de miel et tu ne demandes rien de plus.
Que t’importe l’hiver ! Ta famille
A l’abri sous terre sommeille,
Et tu dors du sommeil qui n’a pas de réveil ;
Ton cadavre tombe en loques
Un jour, en fouillant, la fourmi le voit.
De ta maigre peau desséchée
La mauvaise ne fait qu’une bouchée ;
Elle te cure la poitrine, te découpe en morceaux,
T’enferme comme salaison,
Exquise provision, l’hiver, en temps de neige.
III
Voici l’histoire véritable,
Bien loin du récit de la fable.
Qu’en pensez-vous, coquin de sort !
– Oh accumulateurs de sous,
Doigts crochus, grosses bedaines
Que gouvernez le monde avec le coffre-fort,
Vous faites courir le bruit, canailles,
Que l’artiste jamais ne travaille
Et doit souffrir, l’imbécile.
Taisez-vous donc : quand des vignes sauvages
La Cigale a percé l’écorce,
Vous volez sa boisson, et puis, morte, vous la rongez.
Jean-Henri Fabre
Sérignan, 2 mars 1891