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DIMARS 6 DE JUN 2017

 


Sant Nourbert

LE LAVEUR DE VITRES

 

Il y a quelques années de cela, je faisais des études à l’université d’Aix-en-Provence, et j’avais, comme tous les jeunes de mon âge, besoin d’argent. J’étais obligé de travailler pour payer mes livres  et quelques petites choses. La bourse de mes parents était déjà assez vide pour que je n’aille pas encore leur demander de se serrer la ceinture un peu plus. L’année dont je vous parle, je travaillais dans une librairie qui se trouvait (et qui se trouve encore) sur le Cours. Ah ! le Cours ! l’endroit fameux où les désœuvrés, les étrangers ou les simples vacanciers se prélassent au café et rêvent de vivre toute leur vie en écoutant la musique de Mozart ou bercés par la chanson gazouillante des fontaines. Mais avant huit heures, le matin, il n’y en a pas trop de ces rêveurs ! A part les gens qui travaillent ou qui vont à leur bureau, on n’y rencontre guère de monde. Et c’est ainsi que je pris l’habitude de voir le laveur de vitres.

Selon l’heure à laquelle j’arrivai, il était une ou deux vitrines avant la librairie. Tout cela semblait réglé comme du papier à musique. Si le bus qui m’amenait était arrêté au feu rouge, à l’entrée de la rotonde, j’étais certain que mon laveur serait en train de nettoyer les vitres de la pharmacie, à côté de la librairie, et si le bus n’avait pas eu d’incident, c’est certain que l’homme frottait à la brasserie des Deux Amis, une trentaine de pas plus bas. Peu à peu il me devint familier, et dès que je le voyais il me semblait que la journée pouvait commencer, que les choses étaient en place.

J’arrivais toujours bien avant que l’on ouvre la boutique. Ce n’était pas pour faire du zèle, mais je ne pouvais pas faire autrement. Le bus, malgré ses allers-retours nombreux avaient des horaires qui n’allaient pas bien avec les miens. Ainsi, chaque matin, je devais perdre vingt ou vingt-minutes avant de voir se lever la porte de fer du magasin.

Parfois je restais sur le banc pour regarder les gens qui allaient à leur travail : petits employés de bureau faisant la moue pour paraitre sérieux, ou souriant comme des niais, songeant peut-être aux vacances ou au week-end à venir… une autre fois je m’asseyais à la terrasse des Deux Amis et je buvais un café, un petit café, car je n’allait pas gaspiller mes sous ! Je passais mon temps à regarder le spectacle du Cours. Mais un matin je commençai à parler avec le laveur.

Il avait fait comme moi, il me connaissait de m’avoir vu chaque matin et il me demanda :

— C’est vous qui travaillez à la librairie ?

— Oui !

— Vous prenez des forces avant de commencer ?

— Pas exactement, mais j’ai un peu de temps à perdre, et comme je vais passer toute la sainte journée debout, je n’ai pas envie de me promener ou de marcher.

— Il te plais ce métier ?

Il était magrébin, et ne pouvait pas s’empêcher de changer sa façon de parler et de tutoyer ; ce qui ne me gênait pas.

— Ou fis-je, il n’est pas mauvais, mai ce n’est pas vraiment mon métier. Je suis étudiant et j’ai besoin de sous. J’ai cherché du travail et j’ai trouvé celui-ci ! J’aurai pu pareillement nettoyer les vitres.

— Que dis-tu ? Les vitres comme moi ?

Il paraissait surpris et heureux de ma réponse. Peut-être que je lui semblait plus proche de lui… Je ne sais pas.

— Oui ! C’est certain, j’aurais pu.

— C’est pas marrant !... Ce n’est pas un travail ! Personne ne fait attention à rien… Parfois, tu es en train de sécher les vitres et allez ! Il y en a un pour venir coller sa main juste à côté, au prétexte qu’il regarde ce qu’il y a dans la vitrine… Et les petits, non ? Avec leurs doigts poisseux et les mères qui ne disent rien… Elle pourraient attendre que je ne sois plus là… Mais tu peux courir… elles s’en foutent.

Il parlait, mais il continuait son travail attentionné à ce qu’il faisait.

—  Ce doit être éreintant, dis-je, de nettoyer, gratter, essuyer… Vous devez en avoir plein les bras à midi.

— Au début oui, après avec l’habitude ! Les bras fonctionnent tout seuls.

Il riait et en effet ils marchaient tout seuls. Il venait d’achever sa vitrine et sans s’arrêter, il me salua d’un signe de la main et s’en alla, son escabeau sus le dos, vers la boutique d’à côté où il recommença ;

Il pausa son escabeau, y monta, frotta la vitre d’en haut, la rinça, donna deux coups de raclette, descendit et recommença ! la vitre d’en bas. Monter, frotter, rincer, gratter, descendre, cela allait se poursuivre jusqu’à la moitié de la journée pour le moins.

Huit heures sonnèrent, je payai mon café et j’allai vendre mes livres. Je n’y pensai plus de la journée, il y a toujours beaucoup de monde dans la librairie en juillet et je n’avais guère le temps de songer aux autres. Mais à partir de ce jour, le matin, on se salua d’un signe ou d’un mot.

Au début du mois d’août, nous parlâmes encore ensemble. ;

— Oh ! l’ami, lui dis-je, tu as frotté tu sais : Ce n’est plus une vitre c’est un miroir ! C’est pour te regarder ?

— Certes ! Quand je me vois bien, je m’en vais… Le patron dit toujours qu’un laveur passe son temps à se faire peur. Quand il se voit il s’en va.

Et en disant ceci il riait, et moi aussi.

Quatre ou cinq jours passèrent avant que nous nous parlions encore un moment. Mais cette fois il me semblait qu’il était de mauvaise humeur :

— Je ne sais pas ce qui se passe, l’air a changé. Il faut frotter à tel point que ce n’est pas possible. Et pour le coup ce n’est pas facile de se voir… A midi je serai frais… Je ne sais pas ce qu’ils ont fichu, mais c’est sûr qu’il y a de belles saloperies dans l’air.

Quand il changea d’endroit, je regardai les vitres , elles étaient propres comme une perle… Deux jours passèrent encore. Même chose. Il grognait encore plus. D’instinct j’allai me poster devant la vitrine avant qu’il n’arrive. Je ne vis rien d’anormal. Avec le doigt, discrètement, le frottait la vitre, ma foi ! Elle n’était pas bien sale ! Je ne dis rien pour ne pas lui faire de la peine.

Le lendemain, bien que le bus soit un peu en retard car il y avait eu un accident sur la route, mon homme n’était pas encore arrivé à la brasserie. Il était plus bas sur la cours. Il faisait la tête ! Arrivé près de lui :

— Oh ! lui fis-je, comment vas-tu ? Qu’est-ce qui ne marche pas ? Tu en fait une de ces têtes !

Regarde, répondit-il, tu me vois là ? dans la vitre ?

— Oui ! bien sûr !

— Moi, non !

— Tu n’es pas un peu fou ?

— Que non. Je ne me vois pas.

— Et moi, tu me vois ?

— Toi, oui… moi, ici non !

— Elle est bonne celle-là ! Tu as marché au soleil ? Tu es un peu fatigué, dis-je sans réfléchir, tu devrais prendre un peu de vitamines.

— Tu crois ?

— Sinon il faut aller chez le médecin !

— Tu crois ? Je vais aller le voir après mon travail, ajouta-t-il timidement.

Il reprit ses affaires et continua de frotter, mais on voyait bien qu’il était tracassé.

Le jour suivant il travaillait.

— Comment tu vas, aujourd’hui ? lui dis-je. Qu’a dit le médecin ?

— Rien… Je pense même qu’il s’est moqué de moi. Il m’a dit de voir un oculiste… J’ai pris rendez-vous, mais seulement dans neuf jours… Dis-moi un peu ! Elle est propre ma vitre ?

— Bien sûr qu’elle est propre ! Ne te fais pas de mauvais sang ! Tu as bien frotté.

Il s’en alla, trainant son escabeau. Il n’y avait personne pour penser que cet homme avait le cœur gros. Mais moi qui depuis un certain temps le regardait travailler, je comprenais que quelque chose n’allait pas. Il frottait à gauche, il frottait à droite, il faisait deux fois la même chose ; parfois il passait et repassait au même endroit.

Les jours suivants, quand j’arrivai sur le Cours, Radouane (c’était son nom) n’était pas où je pensait. Il avait quatre puis cinq vitrines de retard, quelle que soit l’heure d’arrivée de mon bus. Une semaine plus tard, il n’avait pas encore commencé les devantures du Cours. Il était dans la rue d’à côté. Et c’est là que j’allai le trouver. J’avais compté les jours et il avait du passer la visite chez l’oculiste la veille.

— Ho ! Radouane ! Et alors ? Qu’a dit le spécialiste ?

— Que tout va bien ! Je vois le jour, je vois la nuit, je vois tous les signaux m’a-t-il dit… Mais, ici, tu sais, j’ai beau regarder, dans la vitre je n’y suis pas. Et le spécialiste n’a pas voulu comprendre…

— Eh bien ! en voici une bonne ! Tu ne plaisante pas au moins ?

— Oh que non ! Toi aussi tu ne me crois pas ? Mais ce n’est pas possible de continuer. Hier le patron m’a attrapé car j’avais fini trop tard… J’ai dit ce qui m’arrivait, alors, devine un peu ce qu’il m’a répondu : « Si tu es malade, tu n’as qu’a me donner un certificat médical » mais l’autre, le spécialiste, n’a pas voulu m’en faire un, de certificat… Il dit que je n’ai rien.

— Tu ne peux pas rester ainsi.

— Comment ? Je n’ai pas de preuve… Et toi-même, tu me vois ; tu ne pourrais pas dire le contraire, on te prendrait pour un fou.

Je restai un moment muet, puis je m’en allai vers la librairie car l’heure avançait, non sans souhaiter du courage à mon ami.

Je restai deux jours sans le voir et le troisième amour que j’arrivai sur le Cours, j’aperçu mon laveur deux vitrines avant la librairie : »Tiens ! la bonne surprise ! » pensai-je. Je marchai un peu plus vite… Ce n’était pas lui. Ce n’était pas Radouane. C’était un autre Maghrébin qui lui ressemblait un peu, mais ce n’était pas mon ami. Et quelque chose me tracassait, je m’approchai de l’homme et lui demandait s’il connaissait Radouane.

— Oui ! répondit-il, je le connait.

— Et où est-il ?

— Ma foi ! Il ne fait plus le métier.

— Ah ! Je ne l’ai plus vu depuis quelques jours !

— C’est juste. Mais hier il a tout laissé.. Depuis qu’il connait cette fille, il est malade, il est fou… Il dit qu’il ne se voit plus dans la vitre… Des bêtises tout ça ! Il veut se marier. Devenir français. Un renégat ! Il maugréa, il ne sait plus ce qu’il veut faire… C’est cette sacrée fille…

— Ah ! Bon ! dis-je. Et bien ! Au revoir… Bon courage.

Et je partis car je ne savais plus que dire.

Peut-être six mois après, je rencontrai par hasard Radouane, les cheveux courts et frais comme un gardon. Il n’était pas seul, une fille d’à peu près son âge l’accompagnait.

— Bonjour ! Me dit-il… Tu me reconnais ?

— Bien sûr, Radouane ! Comment vas-tu ?

— Bien. Je suis à l’armée et je te présente Catherine. Nous nous marions dans quelques jours.

— Bien content fis-je bêtement.

— Tu peux venir à la fête, si tu veux… Maintenant je suis comme toi, je suis français.. et je suis heureux. Et quand nous nous regardons dans la vitre nous nous voyons tous les deux… J’y suis maintenant !

Il parlait en riant.

Soudain je venais de tout comprendre.

 

Armana Prouvençau pèr 1992

Rouland Costa

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