DIMARS 5 de JANVIÉ 2021
Sant Audouard
Adiéu la taulo de Nouvè !
Sùsi coumo uno bèsti, tremouàli coumo uno piblo, m’agroumelìssi coumo un eirissoun, lou lié trempa sèmblo vouga... Lou medecin jouine, éu, soulide e galoi mando :
– Desoula, mai prescrìvi : lié, tisano e lou mesclun aligna sus l’ourdounanço… pèr un Nouvè, es mau chausi : raumas, brounchito doubla d’uno criso de fege carabinado, « du cholestérol » sènso doute, l’analiso va dira, uno imprudènci de-segur.
Bé, voui, siéu sourti matin e n’ai tasta un pessu de jus de caieto… va farai plus. Pamens, un bèu presènt de Nouvè !
Nouvè !... cinquanto an à moun coumtaire s’envolon de-recuelo… n’en marco plus que quinge… e mi retròbi ei Plantado, moun paire au caire, sacoureto à l’esquino, e trento « quicho-bec » vo
« quicho-pèd » se voulès, à cala. La terro n’es caladado, la roco giho. Pèr la broucheto tradiciounalo avèn braveja la gelado e claqueja dei dènt pèr si rescaufa.
Proumiero leiçoun de criminalita. La bouito de poudro negro countèn leis aludo : toc ! un còup sus la paumo de la man gaucho, la fornigo brassejo, la plaço si netejo bèn souto un bèu darbous, lou proufessour mando : « Lei pinso servon de courset, escrases pas la bèsti, calo fin, fau que ti pique un còup sus lei det, tapo lou ferre de fin, quàuquei fueio… Brau ! au vesin. » E cregnien pas aquéu frèi, tout lou jour trapiavien dins lou bouas fin-qu’acampavien dins lou carnié lei cadabre deis auceloun leca.
Criso de fege, la bouco pastounejo, la tèsto e lei parpello peson. Mai dounte soun lei Nouvè d’avans ? La memo revengudo dins lou tèms mi caviho dins ma famiho, ma maire preparo la taulo dóu 25 de desèmbre. Lou moutoun « Pompon » a ’sta sauna. « Noble », lou pouarc, es invita pèr la fèsto, la lèbre coui plan-plan en civié e lou senglié en dobo canto dins lou toupin. E n’en voulès de porcarié : caieto (e soun jus), reguignèu, froumage de tèsto. De que engreissa e engaveissa tóutei lei fege de tóutei leis invita. E tout aquélei còup de pèd au regime seguisson lou ressoupet entre jouine de sièis à sessanto an, lou tour pagan dei bastido dins d’aquelo nue santo. E seguido au soupa de Nouvè d’un soulet plat : la broucheto ! Viéu, dins la grando chiminèio, lou tourno-brocho. Chasque auceloun embroucha n’es abiha de sa platino de lard, sus la lico-froio lei roustido si salisson. E lou paire, Lucifèr, a taia un carrat de lard de tres det, l’a enrauba de papié espés, enfiela sus d’uno fino brocho e l’a garça fue. De larmo bluro raion e crenihon sus la pèu deis auceloun que brunis encaro. E rèsto plus qu’à si lica, lei cinq det e lou pouce. E vai-ti fa foutre que lou couar, l’estouma, tout si revessigno e… Vue ! Vue ! Fau veja la panso e rempli lou tian.
Adiéu broucheto… mi countentarai d’un bouioun maigre, de cachet, de pilulo, de gouto. Meme s’èri d’ataco… la broucheto s’es esvalido. Saché lei quicho-pèd dounte soun ? Jamai plus serviran. Tant miès pèr lei rigau e lei tourdre. E puei, nouàstreis estouma soun en papié mastega, moussu « Cholestérol » intro dins leis oustau, lou capoun.
Reinié Nonjon
Adieu la table de Noël !
Je sue comme une bête, je tremble comme un peuplier, je me recroqueville comme un hérisson ; le lit moite paraît voguer : le médecin, jeune, lui, solide et jovial tranche :
« Désolé, mais je prescris : lit, tisanes et le mélange aligné sur l’ordonnance… pour un Noël, c’est mal choisi : rhume, bronchite, doublés d’une crise de foie carabinée ; du cholestérol sans doute, l’analyse statuera ; une imprudence certainement »
« Eh bien oui, je suis sorti tôt et j’ai goûté un tantinet de jus de caillette… je ne rééditerai plus ; néanmoins c’est un beau cadeau de Noël ! »
Noël ! Noël ! Et cinquante ans de recul s’envolent de mon compteur… il ne marque plus que quinze ans… et je me retrouve aux Plantades, mon père à mon côté, sacourette au dos avec trente pièges à tendre. La terre est gelée, la roche glisse. Pour la brochette traditionnelle nous avons bravé le gel et claqué des dents pour nous réchauffer.
Première leçon de criminalité. La boite de poudre noire contient les fourmis ailées : toc ! Un coup sur la paume de la main gauche, la fourmi gesticule, l’on nettoie la place sous un bel arbousier. Le professeur lance : « Les pinces servent de corset, n’écrase pas la bête, tend finement ; il faut que ça tape une fois sur tes doigts ; couvre de terre fine, quelques feuilles… « Bravo ! Au suivant » Et nous ne redoutions pas ce froid ; tout le jour nous piétinions dans le bois jusqu’à ce que nous regroupions dans le carnier les cadavres des oiseaux piégés.
Crise de foie ! La bouche est pâteuse, la tête et les paupières pèsent. Mais où sont les Noëls d’antan ? La même reculade dans le temps me transplante dans ma famille ; ma mère prépare la table du 25 décembre. Le mouton « Pompon » a été saigné. « Noble », le porc, est invité à la fête ; le lièvre mijote en civet et le sanglier en daube chante sans le « Toupin ». Et vous en voulez de la cochonnaille : caillette (avec son jus), graillons, fromage de tête. De quoi engraisser et obstruer tous les foies de tous les invités. Et tous ces coups de pied au régime suivent le réveillon entre jeunes de six à soixante ans, le tour des fermes en païens durant la Sainte Nuit. Et suite au repas de Noël, le souper avec un seul plat : la brochette ! Je vois le tournebroche dans la grande cheminée. Chaque oiseau est vêtu de sa platine de lard ; sur la plaque, les tranches de pain se salissent. Et le père, vrai Lucifer, a taillé un carré de lard de trois doigts, l’a enrobé de papier épais, enfilé à une broche et l’a allumé. Des larmes bleues coulent et crépitent sur la peau des oiseaux qui brunit encore. Il ne reste plus qu’à se lécher les cinq doigts et le pouce. Et va te faire fiche que le cœur, l’estomac, tout se révolutionne et… huit ! huit ! Il faut vider la panse et emplir le lavabo.
Adieu brochette… je me contenterai d’un bouillon maigre, de cachets, de pilules, de gouttes. Même si j’étais ingambe… la brochette s’est évanouie… savoir où sont les pièges ; ils ne serviront jamais plus. Tant mieux pour les rouges-gorges et les grives. Et puis nos estomacs sont en papier mâché ; monsieur « Cholestérol » entre dans les maisons, le coquin.