LA CHASSE AUX SANGLIERS
Victor-Quintius Thouron (Besse 1794 - Toulon 1872)
À trois lieues au dessus de Hyères,
Il y a le pays de Collobrières,
Qui tire sa prospérité
De ses châtaignes et de ses bouchons.
Dans ce pays on y chasse
Et des sangliers, et des bécasses ;
En respectant la compagnie,
Ici il ne manque pas de fumier.
Comme dans tous les villages,
Beaucoup de maisons n’ont qu’un étage ;
Des porcs qui vont s’y promener,
Si vous en voulez, ici il y en a,
Et partout ils vous font des crocs-en-jambe
Dans des rues pas trop nettes.
Quand il pleut, on ne sait pas l’heure qu’il est,
Car il n’y a aucune horloge.
Les bourgeois sont bien affables.
Il y a beaucoup d’ânes, beaucoup d’étables ;
Un chirurgien homme de l’art,
Beaucoup de Dol et beaucoup de Bernard.
Pour un petit procès judiciaire,
Les avocats y sont allés.
Ils ne vont pas si loin pour se promener.
Celui qui plaide a de l’argent de reste.
Les témoins se sont réunis
Près du châtaignier des mensonges,
Le procès n’est pas encore fini :
Celui qui le perdra qu’il n’y songe pas.
On le verra vite. En attendant,
Sur le terrain de la contestation
Avocat, greffier, président,
Aucun ne perdit la tête.
Nous donnâmes un bon coup de dent
Et, pour mieux accomplir la fête,
Ici même nous convinrent
Que, puisque nous avions un jour de reste,
Aux sangliers nous le consacrerions.
D'avance, pourtant, nous le savions,
Puisque nous avions emprunté les vestes
Et que nous en étions tous heureux.
Aux plaideurs soupçonneux
Tout leur dire serait de trop.
Un juge qui était de la fête
En nous faisant voir dans sa main
Un pinson et une bécasse
Nous mit en goût pour la chasse.
Le soir nous étions las, mais contents,
Le cuisinier nous traita bien.
La servante en faisant la fricassée,
A ses jupons mit le feu ;
Laborde, qui voit que ce n’est pas un jeu
Et que la robe est enflammée,
Prend la servante dans ses bras,
La serre, et en un instant
Eteint tout se qui était embrasé.
Il lui sauva la vie… et la robe.
Bien que nous eussions bien veillé ;
Le lendemain, trois heures avant l’aube,
Nous fûmes tous réveillés
Sans trop craindre la fatigue,
Sauf le juge d’instruction
Malade d’une indigestion
De figues mélangées avec du vin cuit.
Nous fûmes tous vite sur pied,
Lui resta sur le canapé.
Mais on dit qu’il n’y resta guère,
Car il veut passer pour un gros chasseur,
Et, pour preuve, en homme prudent,
D’un sanglier il acheta une dent
Et la corne d’un chevreuil ;
Mais pour la chasse au pinson
Il n’y a pas besoin d’aller à l’école,
Il pourrait vous donner des leçons.
On donne le signal du départ.
Les chiens aboient, le bruit résonne ;
Nous étions trente pour le moins !
Figurez-vous le mouvement
Que cela fit dans tout le village.
Partons. Nous nous mettons en route.
Nous avions, pour conducteur, un âne !
Nous escaladons, puis escaladons encore
Et nous nous trouvons sur la montagne ;
Puis nous descendons dans un vallon ;
Nous montons à nouveau et nous sommes en haut,
Et nous suivons l’âne qui nous accompagnait.
Nous arrivons enfin à Lambert,
Endroit triste, humide, désert.
Les arbres qui font la châtaigne
Y sont d’une énorme grosseur ;
Ils ont près de dix mètres de tour
Et six cents ans, pour le moins, d’âge.
En quittant Lambert, nous prenons courage.
Nous descendons, puis montons encore
Et Feissole monte sur l’âne ;
Il s’enveloppa d’une couverture de laine,
Justement comme une accouchée
Quand elle vient de faire son petit.
Les chasseurs, en cet endroit,
Eux qui ne craignent pas le froid,
Ne pouvaient pas se retenir de rire ;
Il faut convenir qu’ils avaient raison.
Nous avions froid aux mains, à la figure,
Nous montons encore, nous montons là-haut,
Nous montons autant que les échelles,
Et puis à la fin, nous nous trouvons,
A force de suivre sa trace,
Sur un plateau rempli de glace.
C’est là que nous découvrîmes
L’île de Corse et ses montagnes,
Berceau du vainqueur d’Austerlitz,
Dont la gloire n’a pas pali.
Puis on se met à nouveau en campagne,
Plein d’ardeur à cause de la chasse
Et nous traversons un bois brulé
Qui nous accroche nos vêtements
Et nous noircit la figure.
Là nous ne montons plus, nous descendons.
La descente était si rapide
Que, si nous n’avions pas été prudents
Nous aurions risqué cent fois notre vie.
Alors le soleil parut.
Nous le vîmes sortir de l’onde ;
Nous ne pouvez pas croire la joie qu’il nous fit !
Chacun le salue à la ronde.
Le soleil fait toujours plaisir
Quand vous avez les membres transis.
La forêt du Dom de Bormes fatigue et dompte
Celui qui la descend ou celui qui la monte.
Nous avions bien besoin de repos,
Celui qui a fait le trajet doit le croire.
Au « Noyer » on s’arrête un peu
Et les rabatteurs nous font voir
La « Mallemort » et les « Campau ».
— « Partons ! disent-ils, allons, courage !
Ici vous verrez des sangliers,
Mais il faut que nous marchions encore un peu.
Il nous reste encore deux lieues à faire,
Mais, Messieurs, il faut se dépêcher ! »
Nous marchons, puisqu’il faut marcher,
Nous traversons la nouvelle route ;
Nous avions bien fait depuis le début
Six ou sept lieux pour le moins.
Enfin nous nous mîmes à la chasse.
Le doyen de la compagnie,
Assigne sa place à chacun.
Les rabatteurs passent en dernier.
Ils partent, ils se mettent en campagne,
Et ils font le tour de la montagne.
Nous autres, nous nous mettons à l’affût,
Et nous sommes contents de ne plus marcher.
Alors le froid aux pieds nous gagne.
Sur un rocher choisi par lui,
Feissole buvait le soleil.
Sous un pin, la Présidence
Faisait assez bonne contenance.
Moi, à côté d’une épine-du-Christ
J’étais perché comme un lézard
Et Lafont, sous deux touffes
N’était pas inquiété par les mouches.
De loin, nous entendons aboyer les chiens,
Nous distinguons les cris des rabatteurs,
Qui font un fameux boucan.
Ils crient : « Il y en a un, Messieurs , alerte ! »
Nous autres nous regardons devant…
Le sanglier, sentant les chasseurs,
Alla passer de l’autre côté,
Et quand il fut parti,
Nous restâmes gros Jean comme devant.
— « Ce n’était pas ainsi que nous devions faire,
Dire alors les rabatteurs,
Le chef de chasse s’est trompé ;
C’est ici que nous avions le meilleur pas. »
Pendant ce temps la nuit avance
Et nous pensons à nous en retourner,
Mais où allons nous souper ?
C’est là que nous sommes embarrassés.
Ce n’est pas le tout d’être allés à la chasse,
Mais il faut pouvoir en revenir.
Maintenant, qu’allons nous devenir ?
Quelle chance il a eu d’être malade,
Brave monsieur Revertegat,
Car sans vous être fatigué
Au moins vous avez chassé les rouge-gorge.
Nous nous avions fait une course inutile et fatiguante,
Nous marchions depuis le matin
Et trainions les pieds.
—« Allons dit le chef de la chasse,
Notre seule ressource
Est au Campau de monsieur Martin ;
Là nous trouverons du bon vin,
Un bon feu, du pain, des volailles,
Un lit pour prendre du repos,
Ou, pour le moins, de la bonne paille. »
Chacun dit : — « Allons à Campau ! »
Nous arrivons devant la façade,
Et que voyons-nous ? la porte fermée.
Nous demandâmes : —« Monsieur Martin ? »
On nous dit : —« Il est parti ce matin. »
— Madame ? » —« Madame est malade. »
— « Et où est-il ? » —« Il est à Saint-Tropez. »
Pensez si nous tapâmes des pieds !
—« Mais il y aura au moins la servante ? »
On nous dit : — Oui, allez,… voyez, la voici . »
— Mademoiselle, nous sommes ici
Pour demander l’asile.
Vous nous voyez fort nombreux,
Mais de nous ayez pitié
Et vous ferez une bonne action.
Ne nous jugez pas sur l’apparence,
Si vous nous voyez si mal habillés,
Vous verrez vite par expérience
Que nous ne sommes pas ici pour nous plaindre ;
Avec nous il y a la Présidence
Qui est las et ne peut plus avancer,
Et qui a le derrière tout entamé.
Il y a aussi en votre présence
Un greffier qui, c’est sûr, n’est pas laid,
Avec deux messieurs du palais.
Certes ce sont des gens d’une sorte
Qu’il ne faut pas trop contrarier
Un jour ils pourraient vous attraper,
Si vous ne leur faisiez pas un peu de place.
Tremblez de leur refuser un lit,
Ils ont déjà fait peur aux sangliers ! »
La servante était une montagnarde
Et nous cherchions à l’adoucir.
Laborde a ensuite mieux réussi,
Lui qui était son compatriote.
Elle répondit : — « Je n’ai pas la clé,
Je n’ai que celle de la cuisine ! »
Nous étions tristes, pensez un peu !
Nous approchâmes en faisant triste mine,
Les arbousiers et les bruyères
Nous avaient pas mal égratignés !
Nous entrons, et que voyons-nous ? deux chaises !
Nous en fûmes suffoqués !
Rien à boire, rien à manger,
Un mauvais feu quasi étouffé
Et pas de bois pour se chauffer !...
Pensez un peu notre embarras !
Et jugez de la position
De ces malheureux chasseurs !
Feissole, moi, le président
Nous répétions entre les dents :
— « Que diable sommes-nous venus faire ici ?
Quelle chance il a eue d’être malade,
Brave monsieur Revertegat !
Si vous étiez venu à Campas,
Vous vous seriez tout égratigné,
Vous n’auriez ni pinson, ni rouge-gorge,
Vous seriez comme nous minables,
Vous n’auriez plus ni patience, ni force,
Vous n’auriez pas encore tiré un coup de feu.
Jamais on n’a vu tant d’ennuis
Et nous ressemblions à des déterrés.
Nous maudissions la chasse et les sangliers
Nous étions tous à moitié mort
Nous n’avions quasi plus qu’à mourir,
Nous ne savions plus, malheureux chasseurs,
À quel saint nous recommander.
Que deviendrons-nous ? Que faudra-t-il faire ?
Notre mine faisait pitié.
Laborde nous tira d’affaire
En faisant un tour à sa façon.
Il a bien raison s’il s’en vante.
Il alla confesser la servante,
Il lui parla d’argent et d’amour
Et la mit de bonne humeur ;
Il lui promit une récompense
Et de bien payer nos dépenses ;
Pour qu’elle ne dise pas non,
Il lui passa la main au menton.
Vous direz peut-être que ce n’est pas croyable,
Il prit un ton bas, doux, affable,
Et quand il lui eut dit le mot doux,
Ils disparurent tous les deux.
Nous, nous attendions à manger.
Un homme petit, mais râblé,
Une espèce de génois,
Peu après fit son entrée.
Sur sa tête mal coiffée
Il n’avait ni bonnet, ni chapeau,
Et sur sa chemise déchirée
Il avait une culotte de peau.
Sa poitrine était ouverte,
Il était noir comme du charbon,
Sa barbe au menton était longue ;
Il avait les jambes torses
Et vous l’auriez pris pour un bouc.
C’était le chevrier.
Il entre, et dit : —« Messieurs, que vous faut-il ?
—« Il nous faut du feu, du bois et l’allumer.
Nous commençâmes à respirer.
— Ne pourrions-nous pas avoir, lui dit un autre,
Du pain ? du vin ? » — « Si fait, il y en aura. »
— Vous n’auriez pas, lui dit un autre,
Dans les campagnes de cela il en faut,
Un plat de haricots bouillis ? »
—« Si fait. » — « Si nous avions quelques chaises ? »
—« Il y en a. » — « mais dans le poulailler
N’y aurait-il pas quelques dindons ? »
Le génois ne dit pas non.
Alors le chevrier
Attira nos yeux sur lui,
Il parut beau comme un soleil,
Lui qui était laid comme saint Labre.
En repensant à ce qu’il avait dit
Nous nous crûmes au Paradis.
Un moment après la servante
Descendit la clé d’en haut,
Elle ouvrit la porte du salon…
Alors elle nous parut charmante.
Nous la regardions de haut en bas ;
Nous voyions, à sa mine charmante
Que quelque chose lui était arrivé.
Feissole l’avait bousculée,
Mais Laborde la fit tomber.
En entrant dans cette salle,
Un grand canapé, deux fauteuils
Réjouirent nos yeux,
Par avance, chacun se régale.
Sur un fauteuil, la Présidence
Consola un peu son fessier,
Et s’assit plus volontiers
Que lorsqu’on a quelque longue audience.
Il dormit un peu. Pendant ce temps,
Nous étions tous affairés ;
L’un apportait du bois des Maures,
L’autre plumait le dindon,
L’autre emplissait les flacons
Pendant que l’autre mettait la table,
Et pour nous faire un lit de camp,
Derrière deux rideaux, sur trois bancs,
La gouvernante apporte et place
Des matelas et des paillasses.
E quand tout fut préparé
Nous commençâmes à nous mettre à table.
Nous eûmes les premières places.
Nous mangeâmes de petits haricots,
Mais nous ne touchâmes pas au dindon
Qui sentait trop la fiente.
Mais, sans faire la grimace ,
Les chasseurs, de leur côté,
Voulurent tous y goûter
Et ne laissèrent bientôt que les os.
Quand ils se furent rassasiés,
Ils chantèrent des chansons à boire.
Il y eut un vacarme infernal
Et chacun brâmait à son tour,
Et moi aussi qui ai le défaut
De toujours réciter mes vers
De mes deux enfants de la ville,
Changeant le nom, le domicile,
Je les menai tant bien que mal
A Collobrières et aussi à Campau.
Déjà le matin s’avançait
Nous avions bien besoin de repos
Et la servante nous pressait
De nous coucher, de dormir un peu.
Sous les rideaux de Campau
Nous nous couchâmes et chacun
Des chasseurs racontait son histoire.
Rien qu’à entendre leurs propos
Que je ne peux pas vous raconter ici,
Comme des bossus ils nous faisaient rire.
Dans tous les récits qu’ils firent
Qui sait combien de sangliers ils tuèrent ?
L’un en avait tué trente au cours de sa vie,
Un autre, rien qu’en une matinée
En tua six à sa campagne.
Chacun leur tour ils firent enfin
Mille contes de cette espèce,
Tous plus drôles et plus véridiques,
Mais de tous, le plus menteur,
De Laborde venta l’adresse.
Je convins qu’il n’en manqua pas
Pour nous procurer ce repas.
Envers la fille et les chasseurs
Il s’acquitta bien de son affaire
Et il sut profiter du temps.
Nous fûmes tous très contents.
Il faut lui rendre cette justice,
Qu’il remplit bien son devoir,
Nous fûmes heureux de l’avoir.
À personne il ne porta préjudice,
Et chacun eut son morceau,
A table, et sous les rideaux.