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DIMARS 3 DE JANVIÉ 2016

 

Santo Genevivo

LA GALETTE DES ROIS

 

            Les traditions culinaires provençales ne sont pas toujours bien respectées. Si certaines continuent à être en vogue (les treize desserts, la fougasse et la pompe de noël), d’autres ont quasiment disparu (les échaudés pour Pâques, la morue du vendredi, les rameaux, les châtaignes pour la veillée).

            Mais d’autres traditions ont la vie dure et on peut même dire que les marchands et surtout les pâtissiers remplissent leurs vitrines de toutes sortes de galettes (à la frangipane, aux fruits confits) en fêtant l’Épiphanie avec leurs galettes des rois.

Il ne faut pas s’étonner que dès le 15 décembre, les supermarchés et quelques pâtisseries sans honte proposent la galette des Rois bien avant Noël.

Mais les véritables provençaux mettent un point d’honneur à attendre le premier dimanche de janvier (jour fixé pour l’Épiphanie) et ne manquent pas alors une occasion (veillée, assemblée générale, manifestations diverses) pour partager entre parents et amis la fameuse galette des Rois accompagnée de la traditionnelle fève (qui est souvent une petite poupée en porcelaine). Et tout le mois de janvier il ne se déroule pas une veillée, pas un anniversaire, pas une réunion d’association sans que l’on tire « les Rois ».

Voici l’extraordinaire histoire qui arriva il y a quelques années de cela à mon ami Armand Berard de Villes-sur-Auzon.

Un beau jour de janvier, Armand en lisant « La Provence » apprit que son vieux copain d’école, Jean Royer, ancien instituteur qui depuis sa retraite de consacrait à la langue provençale et à l’histoire locale, venait faire une causerie sur la « Muraille de la peste », un samedi après-midi, dans la village voisin de Mormoiron.

Cette muraille fut bâtie en 1720 sur la crête des Monts du Vaucluse entre Cabrières d’Avignon et Méthamis pour arrêter l’avancée de l’épidémie de peste qui frappait les Marseillais en renforçant un cordon sanitaire trop perméable. Ces remparts de deux mètres de haut étaient ponctués de tours de garde, de postes de surveillance et de réserves de vivres. Plus d’un millier de soldats montaient sans arrêt la garde.

Cela dura de 1721 à 1723, mais malheureusement n’empêcha pas la peste de gagner le Comté Venaissin par Avignon.

Il se trouva que le jour de la conférence Armand et sa femme Jeannette avaient invité leurs enfants pour diner et naturellement pour partager la galette des Rois. Il n’était plus question, dans ces circonstances, d’aller écouter la causerie de Jean Royer à Mormoiron.

Le diner se termina à la satisfaction de tous (comme toujours chez Armand, le gibier du Ventoux et les truffes de la Gabelle les régalaient), et la maitresse de maison coupa la galette de Rois accompagnée comme il se doit d’un fameux mousseux de la Montagne Rouge, la cave réputée de Villes.

Et le hasard voulut que mon ami Armand ait la fève et tous trinquèrent en l’honneur du Roi qui fit don de sa couronne à sa petite fille Marion qui n’en demandait pas tant.

Ce fut le moment qu’il choisit pour alimenter la conversation en disant sans malice :

« Si vous n’étiez pas venu souper, nous serions allés à Mormoiron écouter la causerie de Jean Royer sur « la muraille de la Peste. »

« Oh ! cela m’aurait beaucoup intéressé », dit alors André, son ainé. J’ai souvent entendu parlé de cette curiosité, mais je n’en sais pas grand chose. Et puis Jean Royer est un si bon conteur que je me régalerais de l’écouter.. Quelle heure est-il ? dit-il en regardant sa montre.  Il est neuf heures moins dix.. ce n’est peut-être pas trop tard pour assister à la causerie. Qu’ en dis-tu Monique ? ajoute-t-il en s’adressant à sa femme…

Oh moi, je ne suis pas autant passionnée que toi par l’histoire du pays. Et puis il faut coucher Marion. Mais que cela ne vous empêche pas d’y aller, vous autre. Vous me donnerez des renseignements demain de la muraille de la peste… S’il en est ainsi… Nous n’avons qu’à y aller. Nous aurons vite mis notre manteau, ce soir il ne fait pas très froid; dans cinq minutes nous serons à Mormoiron…

Aussitôt di, aussitôt fait… le temps de terminer un dernier morceau de galette, de boire un autre petit coup de marquisette pour se protéger du froid… et voici nos deux apprentis historiens sur la route de Mormoiron pour entendre la causerie de Jean Royer sur la muraille de la peste.

 Mormoiron est un petit village au pied du Mont Ventoux. Armand se dirigea tout droit vers la place de la mairie et il n’eut aucune peine à trouver une bonne place devant la salle communale.. au moment précis où le beffroi de l’église sonnait les neufs coups..

« Nous sommes juste à l’heure… Nous ne serons peut-être pas les premiers, mais je suis certain que Jean Royer n’aura même pas commencé sa causerie… » dit Armand en ouvrant discrètement la porte d’entrée qui grinçait un peu.

À suivre

Jean-Pierre Monier

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