DIMARS 3 D’ÓUTOBRE 2017
Sant Girard
Ditado : Rendu celèbre pèr Anfos Daudet dins li Letro de Moun Moulin, Cucugnan es un pintouresc vilage de 134 estajan situa entre lou castèu de Queribus e la fourtaresso de Pèiro-Pertuso.
Rendu célèbre par Alphonse Daudet dans les Lettres de Mon Moulin, Cucugnan est un village pittoresque de 134 habitants situé entre le château de Quéribus et le forteresse de Pierrepertuse.

L’ESPOUMPI DE CUCUGNAN
N’i’a qu’an d’aquélis idèio

L’ORGUEILLEUX DE CUCUGNAN
Il y en a qui ont de ces idées !
Figurez-vous, qu’il y de cela quelques années, un colonel de l’armée de l’air en retraite vint s’installer à Cucugnan.
Ce n’était pas le premier, ce ne sera pas le dernier militaire à, venir s’établir dans le village. Je vous dirai même que je les admire de se fixer dans un endroit où les avions vous empestent avec leurs rejets de kérosène et où les tambours vous cassent les oreilles jour et nuit.
Il me semble que si j’avais le choix d’un joli coin de Provence pour ma retraite, et que j’eût assez d’argent, j’aimerais mieux de calme des villages perchés du Luberon, des Alpilles où du Ventoux que le trafic importunant des alentours de la Base de Charité !
Mais chacun ses goûts, comme disait le bousier poussant sa bouse au papillon butinant une rose !
Et peut-être par orgueil ou pour se mettre en valeur, que lui prit-il à notre galonné ? Il se mit à rassembler, à collecter, à ramasser, sans arrêt, tout ce qui touchait Cucugnan : les articles de journaux, les photos, les revues, les émissions de radio et de télévision… que sais-je ! Et il se mit à entasser comme un enragé tout ce qui se présentait à lui.
A force de rassembler des papiers, un beau jour il n’eut plus qu’une idée :
« Je vais combler une grave lacune… j’ai l’intention d’écrire un ouvrage sur le village de Cucugnan » dit-il autour de lui, de sa belle voix mielleuse, perché sur ses talonnettes, fier comme un paon qui fait la roue dans la basse-cour.
Aussitôt dit, aussitôt fait, il commença à courir de tous les côtés pour voir les imprimeurs, avant même qu’une seule ligne soit écrite. Moi il me semble à mon avis, que si vous aviez à faire un livre, vous commenceriez par l’écrire et, quand la dernière ligne serait pliée, il serait toujours temps de contacter les éditeurs avec votre manuscrit pour parler de son impression.
Cela ne semble pas être la logique des militaires ; on a bien vu en 14, quand il fallait attaquer du côté de Verdun ou du Chemin des Dames, la logique des chefs n’était pas celle des pauvres soldats, les pauvres !
Le comble cependant, était que ce petit monsieur, ne savait pas ce qu’il y aurait dans son livre, mai il connaissait déjà le nombre de pages, d’illustrations, de photos qui figureraient dans son « ouvrage ».

Et comme notre fanfaron n’était pas certain de mener à bien son affaire tout seul, il passa à la seconde phase de son plan et n’eut alors plus qu’un souci : organiser un « collectif », mais un collectif vraiment spécial, tout à son service, c’est-à-dire composé de personnes, pour la plupart nouveaux dans le pays, mais tout dévoués pour l’aider dans sa quête de documents.
Mais surtout qu’ils n’en sachent pas trop pour ne pas lui faire de l’ombre ! Du coup, et ceci est proprement extraordinaire : il n’y eut pas un seul Cucugnanais de souche dans son équipe.
Cela il faut le faire ! Un livre « collectif » sur un village sans qu’il y eut un seul représentant des vieilles familles du pays ! C’est certain que cela ne s’était jamais vu !
Il faut dire aussi que l’histoire des châteaux est bien plus spectaculaires que celle des paysans, des étameurs ou des épiciers. Quand vous voulez retrouver l’âme d’un village provençal, vous en apprenez bien plus des contes qui se disaient aux veillées, des historiettes de l’Almanach Provençal ou des surnoms qui se donnaient à foison que dans la vie des beaux marquis ou des galantes comtesses dans les châteaux du moyen-âge.
Et l’on en apprend plus des chambrières, des valets et des garçons de ferme que des maîtres comme dit le proverbe :
Les chambrières n’ont qu’un défaut,
Elles disent les secrets de la maison.
Ah ! Il allait l’oublier ! Notre nigaud demanda bien à un Cucugnanais de vieille souche qui se faisait gloire de bien connaitre Cucugnan, puisqu’il avait sorti deux livres sur le village : « un sur le football », l’autre écrit sur la guerre de 39-40 par son vieux maitre d’école, aujourd’hui disparu, de faire partie du collectif, de rassembler la documentation et de s’occuper activement de la rédaction du livre.
Celui-ci fut très honoré d’être considéré comme « la clef de voûte de l’ouvrage », mais quand il fut question de partager la responsabilité de l’œuvre, le colonel ne fut plus d’accord. Monsieur se gardait la meilleure part. Après tout vous avez déjà vu un gradé traité d’égal à égal avec un subordonné, serait-il sorti de la cuisse de Jupiter, de la côte d’Adam ou de l’École Normale Supérieure.
Cela me rappelle l’heureux temps quand je faisais mon régiment à Salons, dans l’École de l’Air.
Tous les jours une dizaine « d’appelés » était requis pour entretenir le jardin du général, peindre sa « cage » ou servir de « taxi » à Madame la Générale quand elle allait chez sa coiffeuse se faire belle, ou chez un tondeur de chien pour pomponner son caniche. En politique, cela se fait aussi : cela s’appelle « des emplois fictifs ». Nous ne sommes plus au Moyen-âge, mais il y a toujours des esclaves et des domestiques pour servir les Petits Messieurs de l’armée ou de la politique.
Il faut dire aussi que notre orgueilleux ne s’embarrassait pas de scrupules quand il voulait arriver à son but. Cela ne lui faisait rien à son compte une exposition de photos que d’autres firent il y a quelques années ; une autre fois il vint trouver un des plus savants du pays pour chercher des renseignements et des documents afin d’organiser une exposition et écrire un article sur l’histoire des châteaux du village. Non seulement il ne prit pas la peine de mentionner l’origine de son travail, mais il eut le culot de dire à son informateur qui venait voir le résultat de son travail qu’il n’était pas invité à cette exposition.
Les voleurs de patrimoine, les conquérants du Midi, les usurpateurs de notre pays, je peux vous assurer que c’est une race qui se porte bien ! Cependant Frédéric Mistral nous avait prévenu il y a bien longtemps :
Un peuple qui laisse tomber
La langue et les us de ses pères
Ne mérite que de mourir
Sous les pied des usurpateurs.
Jean-Pierre Monier