DIMARS 17 DE NOUVÈMBRE 2020
Santo Floura
UNO LAISSO SACRADO
Tanto Guerido avié li det sarra e croucu coume lis arpo d’un cifèr e, s’avié ’no servicialo, aurié bèn vougu la nourri de parpello d’agasso ; sa crassarié fuguè meme l’encauso de sa mort, car la pauro vèn de parti d’un cop de sang.
La semano passado, nosto vièio tata s’enanè passa la journado au Plan-di-Caio, encò de sa cousino que ié met toujour quàuqui bèlli prouvesioun dins soun large cabas, e leissè Neneto à l’oustau pèr coula bugado, e la leissè ’m’ uno sietado de soupo de cougourdo e… un iòu pèr lou cas que de la soupo n’aurié pas proun, la gavalardo pichoto !
La journado se passè bèn : Neneto avié manja sa soupo, avié manja soun iòu, e avié fini de garni soun gus d’un bon tros de pan que d’acò, fau dire, ié n’en fasien pas fauto.
La vièio, elo, retourno cargado coume uno abiho, e soun proumié cop d’iue siguè pèr l’armàri.
– Couquin de sort ! fai subran l’esquicho-anchoio, mai trobe plus l’iòu ! E que n’as fa, Neneto ?
– Que voulès que n’ague fa ? L’ai manja pèr moun dina ! dis la servicialo en l’afrountant.
– L’as manja pèr toun dina !... mai… tout ?
– Eto !
– Tout ?... lou blanc emé lou rous ?
– Tout : lou blanc emé lou rous.
– Tout !... tout… tout… lou blanc emé lou rous ! tout.
E la pauvre vièio, de l’escaufèstre, s’escagassè sus si cambo. Fauguè crida li vesino, la metre au lié.
– Tout !... tout ! repepiavo la vièio ; lou blanc emé lou rous !... tout ! lou blanc, lou rous.
Si nèço siguèron tambèn lèu acampado à l’entour de soun lié, e la vièio fasié de-longo :
– Tout !... tout !... lou blanc emé lou rous !... tout ! tout !
Lou medecin avié di que tanto Guerido n’en farié pas soun proun ! Lou capelan l’avié vouncho di sants-òli e la malauto, d’uno voues que s’estegnié, murmuravo encaro, murmuravo sènso cèsso :
– Tout !... tout !... lou blanc !... tout !... lou rous !... tout.
– Si !... Si !… fasié la servicialo d’uno voues calino. Lou blanc emé lou
rous !... Mai vous chagrinés pas pèr iéu, anas : tout ! tout ! me dounaran tout, lou sabès bèn.
– Mai que vòu dire aqui ? faguèron pièi li neboudo.
– Tout !... tout !... respoundié la vièio.
– Vaqui ço qu’es, faguè à la fin la couquino de Neneto ; la bono tanto Guerido m’avié toujour di que, quand mouririé, me leissarié tout, tóuti si sòu tin-tin, tout soun or rous e tout soun bèl argènt blanc : es ço que vous vòu dire en aqueste moumen, la santo fremo !
–Tout ! coumprenès, tout !... fasié la vièio mourènto.
– tranquilo ! respoundeguèron li nèço acò’s es proun juste e lou faren.
– Tout !... tout !... lou blanc emé lou rous ! diguè ’ncaro uno fes la vièio.
E faguè ’qui soun darrié badai.
Li nèço que soun richo e que d’aiours eiretavoun de poulit tros de terro tenguèron li darriéri paraulo de sa tanto pèr un testamen sacra ; leissèron à Neneto quàuqui saquet d’escut blanc emé pas mau de louvidor que serviran à l’adrecho couquino pèr faire couire sis iòu, quouro voudra mai n’en manja.
Jóusè Fallen
Armana Prouvençau 1919
UN LEGS SACRÉ
Tante Marguerite avait les doigts serrés et crochus comme les griffes d’un démon et, lorsqu’elle avait une servante, elle aurait bien voulu la nourrir de rien ; son avarice fut même la cause de sa mort, car la pauvre vient de partir d’un coup de sang.
La semaine passée, notre vieille tata s’en alla passer la journée au Plan des Cailles, chez sa cousine qui lui met toujours quelques belles provisions dans son grand cabas, et laissa Nénette à la maison pour faire la lessive, et elle la laissa avec une assiette de soupe de courge et... un œuf pour le cas où la soupe ne lui aurait pas suffit, la petite gourmande !
La journée se passa bien : Nénette avait mangé sa soupe, elle avait mangé son œuf, et avait fini de se remplir le ventre avec un bon morceau de pain qui, il faut le dire, ne manquait pas.
La vieille, elle, revint à la maison chargée comme une abeille, et son premier coup d’œil fût pour l’armoire.
– Coquin de sort ! dit soudain l’avaricieuse, je ne vois plus l’œuf ! Qu’en as-tu fait, Nénette ?
– Que voulez-vous que j’en ai fait ? Je l’ai mangé pour mon déjeuner ! dit la servante effrontément.
– Tu l’as mangé pour ton déjeuner ! Mais,… tout ?
– En effet.
– Tout ? le blanc et le jaune ?
– Tout : le blanc et le jaune.
– Tout !...tout…tout…le blanc et le jaune ! tout.
Et les jambes de la pauvre vielle, la pauvre vieille, se dérobèrent.
Il fallu appeler les voisines, la mettre au lit.
– Tout !... tout… rabâchait la vieille ; le blanc et le jaune !... tout ! le blanc, le jaune.
Ses nièces se rassemblèrent, elles aussi, rapidement autour de son lit, et la vieille disait sans arrêt :
– Tout !...tout !... le blanc et le jaune !...tout ! tout !
Le médecin avait dit que tante Marguerite ne s’en relèverait pas ! Le curé lui avait donné l’extrême-onction et la malade d’une voix mourante murmurait encore, murmurait sans cesse :
– Tout !...tout !...le blanc !... tout !... le jaune !...tout.
– Oui !...oui !... disait la servante d’une voix câline. Le blanc et le jaune !...Mais ne vous inquiétez pas pour moi, allez : tout ! tout ! ils me donneront tout, vous le savez bien.
Mais que veut dire cela ! dirent alors les nièces.
– Tout !...tout !... répondait la vieille.
Voilà ce qu’il en est, dit à la fin la coquine Nénette ; la bonne tante Marguerite m’avait toujours dit que, quand elle mourrait, elle me laisserait tout, tout son argent trébuchant, tout son or jaune et tout son bel argent blanc : c’est cela qu’elle veut dire en ce moment, la sainte femme.
– Tout ! vous comprenez, tout !... disait la vieille mourante.
– Soyez tranquille ! répondirent les nièces, ce n’est que justice et nous le ferons.
–Tout !...tout !... le blanc et le jaune dit encore une fois la vieille.
Et elle poussa là son dernier soupir.
Les nièces qui étaient riches et qui d’ailleurs héritaient de jolis lopins de terre tinrent les dernières paroles de leur tante pour un testament sacré et laissèrent à Nénette quelques jolis sacs d’écus blancs avec pas mal de louis d’or qui serviront à l’adroite coquine pour faire cuire ses œufs, quand elle voudra encore en manger.
Joseph Fallen – (1863-1934 – Aubagne)
Capoulié du Félibrige de 1919 à 1922