DIMARS 21 de JUN 2021
Sant Auban
Lou Biòu (seguido)
Folcò de Baroncelli-Javon
à-n-Enri de Montherlant.
Un sero d'aquesto autounado,
Pèr uno vaco escavartado
M'avastère de tard, en foro li carrau,
Sus li salanc dóu Courrejau.
La luno pareissié, baloun de sang que nado
Au mitan d'un nivo pourpau.
Tout-d'un-cop moun chivau signalo :
Giganto, uno oumbro se rebalo.
Sus la sansouiro blanco, à vint pas davans iéu,
Lou biòu di conte, l'esfins viéu
S'es arresta, trasènt la reflamour verdalo
De sis iue redoun sus li miéu.
Ere nè. Mai, enfin, cridère :
« Ho ! ho ! hòu ! Mounte vas, gimerre ?
Pèr vèire se tu siés fantasti vo de car,
Dóu moumen que lou grand asard
T'embrounco à iéu, vau partre après tu 'mé moun ferre
E tira toun batisme au clar ! »
Mai, bèn liuen de prene lou courre,
Lou bióulas alounguè lou mourre
En ourlant douçamen vers iéu, e soun ourla
Se coumprenié coume un parla...
Dins l'inmènso souleso atapant plano e mourre
Coumencère de tremoula.
« Gardian, me fasié la bestiasso,
En d'àutri biòu pos douna casso.
Gardo à l'estriéu toun ferre e fugues sènso esmòu :
As proun fa tout ço que se pòu
Pèr sauva dóu bourboui l'antico e bruno raço...
Que siéu ? demandes : siéu lou Biòu !
Siéu lou Biòu que despièi l'Asìo
Jusqu'i séuvo de Ligurìo
A regna pèr la Gau, pèr l'Art e pèr lou Sang
Subre li pople mieterran.
Moun image adourné li tèmple d'Assirìo.
Ai douna ma forço i Rouman.
Siéu Apis, siéu lou Minoutaure,
Siéu l'Alen que res pòu enclaure,
Iéu dins vòsti chivau qu'ame d'èstre embarra,
L'Alen que lou Creaire a tra
Pèr que la Formo visque. Ai treva li Centaure,
E fuguère lou diéu Mitra.
Le Taureau (Suite)
Folcò de Baroncelli-Javon
à Enri de Montherlant.
Un soir de l’automne dernier,
Pour une vache qui s’était écartée
Je m’enfonçai sur le tard, en dehors des pistes,
Sur les terrains salés du Courrejau[1].
La lune paraissait, ballon de sang que nage
Au milieu d’un nuage empourpré.
Tout à coup, mon cheval marque un arrêt:
Géante, une ombre se traîne.
Sur la terre blanchie par le sel, à vingt pas devant moi,
Le taureau des légendes, le sphinx vivant
S’est arrêté, jetant sa flamme verdâtre
De ses yeux ronds sur les miens.
J’étais interdit. Mais, enfin, je criai :
« Ho ! ho ! hou ! Où vas-tu, chimère ?
Pour voir si tu es irréel ou de chair,
Du moment que le grand hasard
T'amène à moi, je vais me lancer après toi avec mon trident
Et tirer au clair ton origine »
Mais, bien loin de s’enfuir,
Le grand taureau allongea le museau
En beuglant doucement vers moi, et son mugissement
Se comprenait comme des paroles...
Dans l'immense solitude recouvrant plaine et hauteurs
Je commençai à trembler.
« Gardian, me disait l’norme bête
Tu peux donner la chasse à d’autres taureaux.
Garde à l’étrier ton trident et ne t’émeus pas :
Tu as fait tout ce qui est possible
Pour sauver du bourbier l'antique et brune race...
Qui je suis ? me demandes-tu : je suis le taureau !
Je suis le taureau qui depuis l’Asie
Jusqu’aux forêts de Ligurie
A régné par la Joie, par l'Art et par le Sang
Sur les peuples méditerranéens.
Mon image orna les temples d'Assyrie.
J’ai donné ma force aux Roumains.
Je suis Apis, je suis le Minotaure,
Je suis le Souffle que peut ne peut arrêter,
C’est avec vos chevaux que j’aime être enfermé,
Le Souffle que le Créateur a répandu
Pour que la Forme vive. J’ai connu les Centaures,
Et je fus le dieu Mitra.
[1] Le Courrejau, vaste langue de terre salée qui s’étend de l’Ouest à l’Est, séparant les marais de l’Escamandre de ceux de la Malgue, de Saint-Jean et de Montcalm, entre le Cailar et Sylveréal.