top of page

DIMARS 18 D’ÓUTOBRE 2016

 

Sant Lu

 

 

 

Ditado :

 

  • À la fin de cado « meno » counvèn de mesura lou poun pèr saupre qualo bocho es la mai procho  dóu bouchoun, pèr vèire lou quau dei jougaire a gagna.

    À la fin de chaque « mène » il convient de mesurer le point pour savoir quelle boule est la plus proche du bouchon, pour voir lequel des joueurs a gagné.

UN CHAMPION PAS COMME LES AUTRES

            Ce n’est pas d’hier que des gens du gouvernement, des princes, des ministres, des académiciens, des professeurs de faculté, des « monstres sacrés » du théâtre ou du cinéma et bien d’autres personnages se sont plus ou moins amourachés de la pétanque comme le plus modeste des travailleurs.

            En effet, cela fait bien longtemps, qu’Horace Verdoret, riche expert en fromages, en ce temps là mondialement connu en fit l’expérience. Attiré dans notre village par sa brousse au lait il s’y est installé à l’âge de soixante-deux ans et devint vite un fanatique de la pétanque. Ce n’est pas qu’il avait une grande habileté pour ce jeu qui demande une bonne adresse, en réalité il perdait presque sans-arrêt. Jamais il n’a gagné une partie où l’on jouait de l’argent. Mais la joie que lui donnait chaque partie de boules ne faisait qu’augmenter sa passion.

            Et quand plus tard il décéda, et que l’on dit qu’il avait pris des dispositions testamentaires en faveur du jeu de boules, on avait trouvé cela naturel. Mais à la suite on avait vite déchanté, il avait eu l’idée originale de léguer à titre particulier la somme de mille francs au joueur de la localité qui serait le plus mauvais à la fin de la saison. Dès qu’ils furent informés de cette condition par le notaire beaucoup de joueurs furent dépités. À quel  sentiment Horace avait-il obéi pour honorer ainsi un obscur maladroit au lieu d’un champion authentique. S’il est facile de trouver le meilleur joueur, il parait impossible de dénicher le plus mauvais. Il y avait bien quelques joueurs maladroits comme le Tapet ou le Râleur.

            Le Tapet était infirme, il avait un fessier très volumineux par rapport à son buste et au jeu de la pétanque cette conformation le faisait pencher à droite ou à gauche en dehors du rond, mais la plupart du temps en arrière. Si bien que les boules qu’il jouait prenaient une direction mais jamais celle du bouchon.

            Quant au Râleur, un grand diable coléreux doté d’une grande force, il aurait été un bon joueur, mais il louchait, ce qui le rendait dangereux quand il tirait une boule, à briser les mâchoires d’un spectateur de la galerie un peu trop imprudent. Quand il s’apprêtait à tirer, il se trouvait toujours quelqu’un pour crier, « attention, écartez-vous ».

            Mais comment aurait-on pu appeler maladroit tous ces piètres joueurs qui s’en prenaient toujours à la malchance pour justifier leur mauvaise façon de jouer.

            Le notaire convoqua alors à son étude les joueurs du village pour rechercher avec eux une solution à cette délicate affaire.

            Ils se présentèrent tous : Le Tapet, le Râleur, d’autres joueurs de force moyenne, même médiocre qu’on aurait, avec un peu d’indulgence, pu classer parmi les maladroits ; du moins c’était l’espoir de leurs épouses qui les avaient obligés à se rendre à l’étude du notaire. Mais il y avait aussi les bons, les très bons joueurs et les cinq ou six meilleurs qui cette année raflaient tous les prix aux concours de boules de Notre-Dame, ceux dont la renommée allait de Vallauris à Ramatuelle.  Et surtout il y avait le champion des champions, le grand François, qui sur dix parties en gagnait facilement neuf. Au point il faisait merveille et au tir il n’y en avait aucun comme lui.

 

            « Mes amis, dit le notaire, c’est important que vous vous mettiez d’accord pour savoir lequel d’entre vous a été le plus maladroit, sans cela le legs sera caduque et reviendra aux héritiers légitimes d’Horace Verdoret. Mille francs à cette époque n’était pas à laisser s’envoler. Qui pose sa candidature ?

            Mais l’assistance resta muette, chacun un petit sourire aux lèvres, se gardant bien de se montrer cupide, mais en gardant l’espoir que son voisin le désignerait comme le plus maladroit. «  Avez-vous quelqu’un à proposer ? poursuivit le notaire. Je vous fais remarquer que les testaments doivent être interprétés conformément à la volonté du testateur. Qu’a voulu faire Horace Verdoret ? Il n’a pas voulu récompenser un joueur qui souffrait d’un défaut, mais le joueur qui a été le plus maladroit cette année ».

            « Il est possible que celui que vous avez choisi, en d’autres temps se soit distingué ».

            C’est alors que la femme du notaire, qui écoutait derrière la porte entre en coup de vent dans l’étude du notaire pour déclarer.

            « Puisque c’est ainsi le legs revient à mon mari, qui cette année a souvent été fanny ! »

            Cette intervention, que personne n’attendait fut le début de l’agitation. La plupart des joueurs débarrassés de leurs scrupules clamèrent qu’ils avaient plus de mérite que le notaire pour recevoir le legs. Ils expliquaient tous ensemble, du geste et de la parole, leurs échecs, les mauvais coups du sort, les maux de dos, les courbatures et le mauvais temps. Ils n’étaient pas loin de se battre, quand le grand François se dressa sur sa chaise et demanda à tous de se taire.

            « Il y en a assez, ne vous faites pas de mauvais sang, le seul qui ait droit à ce legs c’est moi et je vais vous dire pourquoi ».

            Ils lui laissèrent la parole autant par respect que par curiosité.

            « Oui ce legs me revient. Rappelez-vous le dernier championnat de pétanque. Mon adversaire avait marqué le quinzième et dernier point mais n’avait plus de boule en main. Moi j’avais quatorze points et deux boules à jouer. Autant dire que la victoire était à moi en raison de l’efficacité de mon tir. Donc je tire la première boule. Trop courte ! crient les spectateurs… la consternation : je tire à nouveau, peut-être un peu trop vite, ma deuxième boule ! Trop longue ! marmonnent les spectateurs… et ce fut la catastrophe. Pour la première fois de ma vie j’avais commis la maladresse de tirer deux boules de suite sans succès.

            Le notaire, ravi de la tournure que prenait la discussion, renchérit : François parle d’or ! « Il faut reconnaitre qu’une maladresse n’a pas la même gravité suivant qu’elle est commise par un joueur quelconque ou par un véritable champion.  Si c’est le fait d’un mauvais joueur personne ne s’en avisera, mais si c’est le fait d’un champion cela fera scandale. Rappelez-vous de la désolation qui est tombée sur le terrain de jeu quand François a manqué son tir pour la deuxième fois. Il a, c’est certain, commis la plus grande maladresse de sa carrière. Je vous propose que le legs lui soit attribué ».

La réaction des joueurs fut des plus favorables. C’est vrai que sur ce coup François avait été maladroit. ; mais en réalité et du fonds du cœur ils savouraient la joie de savoir que le legs d’une façon détournée était revenu à celui qui, en bonne règle, aurait du l’avoir. Une seule ombre au tableau ; venant du Râleur qui eut cette réflexion :

            L’argent va à l’argent (la fortune ne favorise que les riches).

 

Texte français de Jean Stuerga, adapté au provençal par Emile Fabre.

bottom of page