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DIMARS 16 DE MAI 2017

 

Sant Ounourat

 

 

 

Ditado :

 

  • La lèi de Naturo es que pèr viéure cadun a de susa soun pan, cadun a de prendre un mestié que pòu d’aiours èstre penible, bèn penible meme, vo au countràri gaire fatigant.

       La loi de la nature est que pour vivre chacun doit gagner son pain à la sueur de son front, chacun doit prendre un métier qui peut d’ailleurs être              pénible, bien pénible même, ou au contraire guère fatiguant.

LE DROIT DE PROPRIÉTÉ

            Le médecin Justin assiste aussi souvent qu’il en a le loisir, à nos réunions nocturnes du chemin de la Marine. Seulement en spectateur.

            Or ce soir là il prit la parole :

  • Voilà ce qui est arrivé à mon confrère le docteur Bartavel, de Marseille. Il était propriétaire d’un mas en Camargue dont le régisseur s’appelait Albert.

           C’était incontestablement le meilleur régisseur du monde, mais il était plus têtu qu’un âne corse. Il entendait faire son travail à son heure, à sa main. Le seul moyen de ne rien obtenir de lui c’était de lui donner des ordres.

           Le docteur Bartavel, de Marseille, l’avait bien compris. Il laissait Albert faire à sa façon et prendre les initiatives qu’il voulait. D’ailleurs il ne venait pas souvent dans son domaine de Gageiron et Albert menait les gens et les cultures à sa façon, qui n’était pas la plus mauvaise.

Le contrat qui liait les deux hommes était oral. Voici comment il se résumait :

  • Fais comme tu l’entends, à condition que cela ne me revienne pas cher.

       Effectivement son domaine ne coutait rien au docteur Bartavel. Mais il n’en tirait aucun bénéfice. Albert avait toutes les charges à son compte, mais il gardait toutes les recettes.

       Et le docteur Bartavel se félicitait ce cet arrangement car il savait bien que, pour un bourgeois de la ville, des trois façons de se ruiner — les femmes, le jeu et l’agriculture —, l’agriculture est de loin la plus certaine et celle qui fatigue le plus.

Albert payait même ses impôts (en vérité il ne les payait pas, mais cela c’est une autre histoire). Et le docteur Bartavel conservait la possibilité de venir de temps en temps chez lui, et même d’y amener des amis à condition que ce ne soit pas trop souvent et qu’ils aient l’agrément d’Albert. Car le régisseur avait ses têtes et ceux qui le lui plaisaient pas était chassés.

        Ainsi jamais on avait vu un couple « régisseur-patron » aussi harmonieux et les ouvertures de chasse à Gageiron, dans le domaine du docteur Bartavel, avaient en Provence, où l’on est particulièrement difficile sur l’accueil et l’abondance du gibier, une réputation des meilleures qui soient. Cela maintenait le bon médecin de bonne humeur et en bonne santé.

      De tout l’hiver il n’avait pas eu l’occasion d’aller sur ses terres. Les obligations de sa charge l’avaient retenu à Marseille. Vers le début du printemps il décida de s’offrir un dimanche de solitude et de chevauchées.

       Donc il alla au domaine et constata, avec beaucoup de contentement, qu’il n’avait jamais été aussi bien tenu.

       C’est l’avantage de laisser aux gens, quand ils en sont dignes, la bride sur le cou. Ils font pour eux comme pour vous et comme leurs intérêts sont les vôtres (ou plutôt comme vos intérêts sont les siens) ils ont à cœur de faire prospérer le patrimoine commun.

      Comme à l’accoutumée le docteur Bartavel avait envoyé un télégramme pour annoncer sa venue. Son cheval bichonné, sellé, harnaché, les muscles fringants et le poil lustré l’attendait devant la porte, mais Albert n’était pas sur le seuil pour le saluer.

Non il n’était pas là. En revanche il y avait devant la porte un paysan robuste et jovial qui l’accueillit à bras ouverts.

  • Alors vous êtes le docteur Bartavel ?

  • Oui, c’est moi…

  • Eh bien je suis content de vous connaitre. Moi je suis Léon le successeur d’Albert.

  • Enchanté dit le docteur Bartavel.

      Il était quand même un peu surpris. Certes, Albert avait l’esprit indépendant mais il aurait pu lui en toucher deux mots. Le docteur Bartavel avait toujours laissé pleine liberté à son régisseur ; lui reconnaissant même le droit de choisir personnellement son successeur.

      Mais ne rien lui avoir dit cela dépassait les bornes…

      Il n’a rien dit, il n’a pas fait voir sa surprise, ni même sa contrariété. Il fit bien car si Albert était un régisseur de première catégorie, Léon était, lui, hors concours.

      Ils passèrent à table. Madame Léon était meilleure cuisinière qu’Albert et la grande salle du mas n’avait jamais été aussi accueillante.

  • Eh bien, dit le docteur Bartavel, je suis vraiment très content… D’ailleurs du moment que c’est Albert qui a fait le choix il ne pouvait pas se tromper.

      Léon lui serra la main.

  • Albert m’avait dit que vous étiez sympathique mais vous l’êtes encore plus que ce qu’il m’avait annoncé Et cependant, croyez-moi, j’ai hésité longtemps avant d’accepter sa proposition.

  • Le domaine ne vous plaisait pas ?

  • Si ! Seulement pour le prix il ne m’a pas fait un cadeau.

  • Pour le prix ?

  • Je sais que le prix de la terre en Camargue n’arrête pas de monter, mais 180 millions, même anciens ce n’est pas donné… A votre avis ai-je bien fait ?

      Le docteur Bartavel en eut la digestion troublée.

  • Mais qu’est-ce qu’il vous a vendu ?

  • Le mas pardi, avec le matériel, les installations, les meubles et surtout les deux cents hectares de terres… Vous avez cela pèse pour un homme seul.

  • Et vous êtes passés devant le notaire ?

  • Oh non ! dit Léon, c’est une dépense inutile et entre copains cela ne se fait pas. Nous avons fait tout sur parole en se tapant dans les mains. Tenez, c’est comme pour vous…

  • Pour moi ?

  • Oui, Albert m’avait dit : « le docteur Bartavel est un ami. Il est ici chez lui. Tout ce qu’il te demande tu lui accorde… ». Avouez que je n’aurais pas pu refuser.

  • Et vous avez accepté ?

  • Il avait l’air d’y tenir beaucoup. Alors j’ai donné ma parole. Je vous ai acheté avec le reste. Mais maintenant que je vous connais je ne le regrette pas. Et je tiens à vous dire que vous pouvez venir chez moi aussi souvent que vous en aurez envie. Vous ne nous dérangerez jamais.

      Le docteur Barjavel n’a rien répondu sur le coup. Effectivement cela demandait réflexion.

     Pour sonder les sentiments de Léon il est revenu la semaine suivante avec toute la famille et l’accueil fut encore plus chaleureux que la première fois. Et Léon lui a dit :

  • Si vous avez des amis, il ne faut pas hésiter, vous pouvez les amener avec vous. Je les invite… je ne sais pas comment était Albert mais moi j’aime la compagnie.

      Alors le docteur Bartavel n’a rien dit. Ils n’ont rien changé à leur façon de faire, tout a continué comme autrefois, chacun satisfait de son sort. Et Léon, l’autre jour disait au docteur Bartavel :

  • Écoutez, docteur, mon mas je ne le vendrai jamais… Mais si mon fils ne voulait pas continuer à faire le paysan comme son paire c’est à vous que je donnerai la préférence…

  • Merci dit le docteur Bartavel.

      Et croyez-moi, c’était du fond du cœur.

 

Texte français d’Yvan Audouard, adapté par Emile Fabre

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