LOU RENEGAT
I
Jan de Gounfaroun, pres pèr de coursàri,
Dins li Janissàri
Sèt an a servi:
Fau, encò di Turc, avè la coudeno
Facho à la cadeno
Emai au rouvi.
Béure l’alegresso
Em’uno mestresso
Es de Mahoumet la felecita;
Mai sus la mountagno
Manja de castagno
Vau mai que l’amour sènso liberta.
Jan de Gounfaroun perdeguè paciènci,
E de sa counsciènci
Faguè bon marcat...
Ah ! perdounas-ié, Segnour adourable !
Aquéu miserable
Es un renegat !
Béure l’alegresso
Em’uno mestresso
Es de Mahoumet la felecita;
Mai sus la mountagno
Manja de castagno
Vau mai que l’amour sènso liberta.
Jan de Gounfaroun lèu faguè fourtuno,
Car la Miejo-Luno
I fourban sourris;
E coupè de còu, belèu mai de milo.
E brulè de vilo
Coume un Antecrist.
Béure l’alegresso
Em’uno mestresso
Es de Mahoumet la felecita;
Mai sus la mountagno
Manja de castagno
Vau mai que l’amour sènso liberta.
II
Dison qu’en estènt generau d’armado,
La tèsto enramado
Emé de lausié
La fiho dou réi, poulido e courouso,
E d’éu amourouso,
Un jour ié disié :
« Béure l’alegresso
Em’uno mestresso
Es de Mahoumet la felecita;
E sus la mountagno
Manja de castagno
Vau mens que l’amour sènso liberta. »
« Ai dins moun jardin uno verdo teso:
L’auro pounenteso
Ié canto à l’entour,
L’aureto de mar, l’auro fresqueirouso,
Que di tuberouso
Escampo l’óudour.
« Béure l’alegresso
Em’uno mestresso
Es de Mahoumet la felecita;
E sus la mountagno
Manja de castagno
Vau mens que l’amour sènso liberta. »
« l’a, souto la teso, un banquet de mabre
Contro un argelabre:
Te i’ espère aniue.
Iéu te mandarai moun vièi esclau negre:
N’as que de lou segre
En barrant lis iue.
« Béure l’alegresso
Em’uno mestresso
Es de Mahoumet la felecita;
E sus la mountagno
Manja de castagno
Vau mens que l’amour sènso liberta. »
III
Quau vous a pas di qu’estènt à l’espèro
De l’ouro prouspèro
Sus lou ribeirés,
Jan, d’un bastimen preste au descampage
Entènd l’equipage
Canta marsihés:
Béure l’alegresso
Em’uno mestresso
Es de Mahoumet la felecita;
E sus la mountagno
Manja de castagno
Vau mens que l’amour sènso liberta.
Coume l’aigo gisclo à-n-un cop de remo,
Un flot de lagremo
Crèbo soun cor dur;
Lou despatria pènso à la patrìo.
E se desvarìo
D’èstre emé li Turc
Béure l’alegresso
Em’uno mestresso
Es de Mahoumet la felecita;
E sus la mountagno
Manja de castagno
Vau mens que l’amour sènso liberta.
E sèns demanda quant vau ni quantcosto,
Vitamen acosto
Lou pichot lahut;
E laisso la bello à soun banc de mabre,
Lou turban, lou sabre,
E tout lou bahut.
Béure l’alegresso
Em’uno mestresso
Es de Mahoumet la felecita;
E sus la mountagno
Manja de castagno
Vau mens que l’amour sènso liberta. »
Pièi, coume partié, dre sus la tartano:
« Adiéu , ma sultano !
Diguè lou fena;
As fa’n paradis de moun purgatòri,
Mai, dóu languitòri,
Me fau enana.
Béure l’alegresso
Em’uno mestresso
Es de Mahoumet la felecita;
E sus la mountagno
Manja de castagno
Vau mens que l’amour sènso liberta.
Car nosto Prouvènço es talamen bello
Que se la rapello
Tau que noun lou crèi:
Nous amourousis e nous descounsolo,
Levant de cassolo
Li fiho de rèi.
Béure l’alegresso
Em’uno mestresso
Es de Mahoumet la felecita;
E sus la mountagno
Manja de castagno
Vau mens que l’amour sènso liberta.
Frederi MISTRAL
Lis Isclo d’Or
LE RENEGAT
I
Jean de Gounfaron, pris par des corsaires,
Dans les Janissaires
A servi sept ans:
Il fut, chez les Turcs, avoir la peau
Faites à la chaine
Et à la rouille.
Boire l’allégresse
Avec une amie
Est de Mahomet la félicité;
Mais sur la montagne
Manger des châtaignes
Vaut mieux que l’amour sans la liberté.
Jean de Goufaron perdit patience,
Et de sa conscience
Il fit bon marché...
Ah ! pardonnez-lui, Seigneur adorable !
Ce malheureux
A renié sa foi !
Boire l’allégresse
Avec une amie
Est de Mahomet la félicité;
Mais sur la montagne
Manger des châtaignes
Vaut mieux que l’amour sans la liberté.
Jean de Gounfaron fit bientôt fortune,
Car le Croissant
Sourit aux forbans ;
Et il coupa des cous, peut-être plus de mille.
Et il brula des villes
Comme un Antéchrist.
Boire l’allégresse
Avec une amie
Est de Mahomet la félicité;
Mais sur la montagne
Manger des châtaignes
Vaut mieux que l’amour sans la liberté.
II
On dit qu’en étant général d’armée,
La tête enrubannée
Avec des lauriers
La fille du roi, jolie et brillante,
Et de lui amoureuse,
Un jour lui disait :
« Boire l’allégresse
Avec une amie
Est de Mahomet la félicité;
Mais sur la montagne
Manger des châtaignes
Vaut mieux que l’amour sans la liberté. »
« J’ai dans mon jardin une verte allée:
Le vent d’Occident
Y chante à l’entour,
Le vent de la mer, la fraîche bise,
Qui des tubéreuses
Épanche l’odeur .
« Boire l’allégresse
Avec une amie
Est de Mahomet la félicité;
Mais sur la montagne
Manger des châtaignes
Vaut mieux que l’amour sans la liberté. »
« Il y a, sous l’allée, un siège de marbre
Auprès d’un érable:
Ce soir, je t’y attends.
Moi, je t’enverrai mon vieil esclave noir:
Tu n’as qu’à le suivre
En fermant les yeux.
« Boire l’allégresse
Avec une amie
Est de Mahomet la félicité;
Mais sur la montagne
Manger des châtaignes
Vaut mieux que l’amour sans la liberté. »
III
Or croiriez-vous bien qu’étant à l’affut
De l’heure prospère
Sur le rivage,
Jean, d’un bâtiment prêt à lever l’ancre
Il entend l’équipage
Chanter marseillais:
Boire l’allégresse
Avec une amie
Est de Mahomet la félicité;
Mais sur la montagne
Manger des châtaignes
Vaut mieux que l’amour sans la liberté.
Comme l’eau jaillit à un coup de rame,
Un flot de larmes
Crève son cœur dur;
L’expatrié pense à la patrie.
Et troublé se reproche
D’être avec les Turc.
Boire l’allégresse
Avec une amie
Est de Mahomet la félicité;
Mais sur la montagne
Manger des châtaignes
Vaut mieux que l’amour sans la liberté.
Et sans considérer à quel prix le départ,
Il accoste vite
Le petit navire;
Et laisse la belle à son banc de marbre,
Le turban, le sabre,
Et tout l’attirail.
Boire l’allégresse
Avec une amie
Est de Mahomet la félicité;
Mais sur la montagne
Manger des châtaignes
Vaut mieux que l’amour sans la liberté.
Puis, comme il partait, debout sur la tartane:
« Adieu , ma sultane!
Dit le sacripant;
Tu as fait paradis de mon purgatoire,
Mais, de nostalgie,
Il faut que je m’en aille.
Boire l’allégresse
Avec une amie
Est de Mahomet la félicité;
Mais sur la montagne
Manger des châtaignes
Vaut mieux que l’amour sans la liberté.
Car notre Provence est tellement belle
Car s’en souvient
Tel qui ne le croit
Elle nous remplit d’amour et de larmes,
Supplantant même
Les filles des rois.
Boire l’allégresse
Avec une amie
Est de Mahomet la félicité;
Mais sur la montagne
Manger des châtaignes
Vaut mieux que l’amour sans la liberté.
Frédéric MISTRAL
Les Iles d’Or